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Huguette et l’arrêt des gouttes

 

gouttes

Huguette, quatre-vingt-six ans,  m’avait été adressée par l’un des praticiens hospitalier du service d’addictologie pour évaluer ce qu’il y avait de psychiatrique derrière les surconsommations des gouttes de benzodiazépines (anxiolytiques) qu’elle pouvait présenter. Cela faisait trente ans qu’elle mangeait du RIVOTRIL® et elle fut bien embêtée quand son médecin généraliste n’eut plus le droit d’en prescrire. Huguette avait été équilibrée pendant des années avec ce traitement et ne comprenait pas pourquoi on la privait de cette molécule salvatrice qui gérait selon elle, son humeur, ses angoisses et ses problèmes de sommeil.

Parce que c’était justement là le problème. Depuis qu’il avait changé ses gouttes, cela n’allait plus. Elle avait alors rencontré LEXOMIL®, VALIUM®, TEMESTA® sans succès. Son médecin généraliste l’avait alors redirigée vers l’addictologue de l’hôpital pour mettre en oeuvre un sevrage progressif. Il introduisit alors le LYSANXIA® pour agir sur le long cours et diminuer progressivement les gouttes. Mais cela restait compliqué.

Quand je vis Huguette pour la première fois, j’ai senti une femme de poigne, qui savait ce qu’elle voulait. Énergique depuis toujours, elle se trouvait fortement diminuée de ne plus avoir ses gouttes de RIVOTRIL®. Ses yeux s’allumaient quand elle en parlait. Comme si elle évoquait ses nuits coquines avec son amant. Au vu de son histoire, j’ai fait le diagnostic d’un trouble anxieux généralisé. Huguette s’était toujours fait du souci pour tout et n’importe quoi. Avec une tension nerveuse palpable, laissant à penser qu’elle était prête à exploser à chaque instant et  des troubles du sommeil fluctuants.

Cela avait été amélioré lorsque son médecin lui avait prescrit pour la première fois le RIVOTRIL® et elle l’avait gardé depuis. De l’eau avait coulé sous les ponts. Son mari était mort. Ses enfants étaient devenus grands. Avaient eux-même eu des enfants. Huguette avait refait sa vie avec un nouveau compagnon avec qui la vie était un peu particulière. Il vivait six mois de l’année aux Antilles et six mois en métropole.

Et ça, cela la mettait bien en difficulté ces derniers temps. Car se retrouver seule devenait complexe. Non pas qu’elle l’aimait, le bougre. Il n’était pas très causant. Il n’avait pas non plus les même convictions politiques, les même goûts musicaux. Mais cela faisait quinze ans qu’ils avaient pris l’habitude d’être ensemble. Depuis cinq ans, tous les ans, il lui disait qu’il hésitait à revenir. Car ses enfants vivant là-bas l’y incitaient. Mais tous les ans, il revenait. Huguette, dans ce contexte s’était fait un métier d’attendre, tout en acceptant la situation avec philosophie.

Mais l’arrêt du RIVOTRIL® la rendait moins philosophe.

Devant le diagnostic posé, j’ai introduit un traitement antidépresseur. Petit à petit, Huguette a pu arrêter le LYSANXIA®. Les choses semblaient à peu près stables pendant plusieurs mois. On évoquait pas mal la relation qu’elle avait avec son conjoint. Et puis un jour, elle s’est mise à avoir des hématomes spontanés qui venaient sur tout le corps. Pas immenses mais suffisamment nombreux pour qu’on se questionne. Huguette prenait des anticoagulants (qui fluidifient le sang) et il pouvait y avoir des interactions médicamenteuses avec l’antidépresseur, renforçant l’activité de l’anticoagulant. Nous avons donc changé cet antidépresseur pour un autre. Avec moins de succès sur l’anxiété et le sommeil. Alors j’ai encore mis un autre antidépresseur. Mais Huguette ne tenait plus la route et avait commencé à vieillir, devoir être accompagnée par sa fille. Dormir chez elle, puis vivre chez elle.

Moi, qui suis une convaincue ultime de venir progressivement à bout de toutes les prescriptions chroniques de benzodiazépines, sur ce coup, j’ai capitulé. Après sevrage, prescription d’antidépresseurs et changement deux fois de molécules, je me suis dit “à quoi bon?” Elle a quatre-vingt six-ans. Ne vivait pas si mal sous RIVOTRIL® jusqu’à ce qu’on lui arrête et là elle se retrouve avec une irritabilité qui lui porte préjudice sur le plan relationnel, des troubles du sommeil handicapants et une angoisse qui se lit sur son visage au quotidien. Alors oui, ce n’est pas dans les guidelines, dans les clous, mais je lui ai remis ses gouttes. Pas le RIVOTRIL® vu que je n’en avais plus le droit, mais le LYSANXIA®. Associé à des techniques de relaxation, Huguette se porte mieux.

Elle dort comme un bébé (qui dort bien, pas comme les miens) et maintenant Huguette m’en veut moins et m’aime un peu plus, et sa fille aussi…

L’indépendante Ginette et l’attente

Ginette

 

Ginette est une jeune femme de 88 ans que j’ai rencontrée pour la première fois en hospitalisation lorsque je faisais un remplacement dans une clinique psychiatrique orientée sur la prise en charge des sujets âgés. Elle venait parce qu’elle faisait des malaises à répétition, avec une sensation de somnolence après les repas qui la tétanisait.

Ancienne infirmière libérale, elle avait toujours été une femme indépendante. Ginette ne s’était jamais encombrée d’un homme à la maison et n’avait pas eu d’enfants. Elle avait beaucoup travaillé tout en ayant un bon réseau social. De fait, cette vieille fille n’avait jamais souffert de ce célibat choisi, ayant allègrement pu profiter des choses de la vie. Elle avait eu quelques romances, mais cela avait toujours été chacun chez soi, ne supportant l’idée de se faire envahir par un autre qui aurait eu des habitudes différentes des siennes.

Une fois la retraite arrivée, Ginette avait conservé un tonus qui l’avait incitée à rester très active. Dynamique, elle était toujours de sortie et gambadait avec son chien d’un pas allègre, voyant ses amis, se baladant et allant à des sorties culturelles, au gré des saisons et des voyages des uns et des autres.

Très investie dans le milieu associatif pour compenser le manque que l’arrêt du travail avait créé, Ginette ne leva un peu le pied que quand elle commença à avoir quelques douleurs des membres inférieurs qui limitèrent assez rapidement son périmètre de marche. Cela, six mois avant l’hospitalisation. Le diagnostic d’une neuropathie périphérique signa chez elle l’avènement d’une nouvelle ère, celle de la rapide descente aux enfers.

Peu de temps après, Ginette eut ses “malaises” pour lesquels elle avait quelques semaines avant été hospitalisée en cardiologie, avec étiquetage de ses sensations comme des crises d’angoisse ou attaques de panique après avoir éliminé les hypothèses cardiologiques. Elle avait donc été redirigée vers nous pour la prise en charge psychiatrique. C’est là que je la vis la première fois.

Frêle, ses cheveux blancs frisaient encore sur un carré élégant. Sa peau dont les rides dessinaient des paysages aux allures de Grand Canyon semblait faite de carton mâché. Au dessus de sa lèvre supérieure, tel un grain de poivre dont les racines tombaient, un “grain de beauté” semblait posé là. Ginette avançait avec sa canne et sa démarche était hésitante, ralentie. Elle parlait vite, anxieuse de ce nouveau lieu dont elle ne savait pas quelle aide il pourrait lui apporter.

Ginette m’exposa ses difficultés, s’excusant de ne pas paraître aussi assurée qu’elle aurait désiré, ne se sentant pas claire. Cette vieille dame voulait redevenir comme avant, gambader, retrouver son chien sur les chemins et continuer à marcher, ce qui la tenait en vie jusque là.

  • Ce n’est pas possible Docteure, je ne peux pas rester dans cet état. J’ai le coeur qui s’accélère, comme s’il allait lâcher, après les repas, peu après ressentir une grande sensation de somnolence.

Malgré le caractère atypique, cela m’avait tout l’air d’un trouble panique. Au vu de l’angoisse qu’elle se faisait en anticipant avec inquiétude que cela recommence. J’introduisis donc un antidépresseur. Au bout de quelques semaines, Ginette n’avait plus de crises d’angoisse. Par chance, les “malaises” cédèrent à l’arrêt des anxiolytiques qu’elle avait eu auparavant pour soulager son anxiété.

Ginette pu donc sortir de la clinique et rentrer chez elle. Je continuais à la suivre en consultation.

Ne restait plus que la neuropathie périphérique. Le neurologue ne prévoyait pas que cela s’améliore, mais pensait que cela n’allait pas s’empirer non plus. Elle était suffisante cependant pour changer la vie de Ginette, qui ne pouvait marcher plus de cinquante mètres sans aide. Elle, la randonneuse. Qui maintenant devait attendre d’être aidée pour faire sa toilette et s’habiller le matin, sortir en dehors de chez elle.

Et de pester du matin au soir sur le retard de l’aide ménagère, de l’infirmière, le fait que cela ne soit pas tout le temps les mêmes.

Ginette me confia  qu’elle avait désormais hâte que la journée se termine.

  • Le soir ça va mieux, car je n’ai plus rien à attendre…

Vivre  dans une chambre de bonne avec un ex-taulard

chambre de bonne

La fidélité

J’ai suivi Denise en consultation pendant deux ans, sur les trente ans de fidélité qu’elle avait avec l’hôpital. Elle avait vu défiler plus de psychiatres que moi de nombre de services de psychiatrie différents.

Un diagnostic initial de “trouble anxiodépressif” justifiait ce suivi. Elle avait été « sauvée » d’une dépression sévère pour laquelle elle avait été hospitalisée dans le service. Denise n’avait plus depuis longtemps besoin d’être suivie que tous les trois mois.

Je renouvelais son traitement antidépresseur et anxiolytique au long cours et elle me donnait des nouvelles de sa situation. Pour les anxiolytiques, je n’étais pas fière mais faire un sevrage dans ces conditions semblait acrobatique. 

La chambre de bonne

Elle vivait dans une chambre de bonne sous les combles dans un vieil immeuble d’un quartier insalubre, bruyant et mal famé. Denise sortait peu de chez elle car gravir les six étages à pieds commençait à devenir un luxe.

Âgée de 78 ans, fatiguée, elle ne pouvait se permettre de faire elle-même ses courses. Elle hébergeait donc depuis cinq ou six ans Mohammed, un ancien taulard qui l’aidait en contrepartie aux tâches quotidiennes.

La routine des consultations antérieures

Elle oubliait régulièrement des consultations et j’étais obligée de la relancer par courrier car elle n’avait pas de téléphone chez elle, et encore moins de portable.

Chaque consultation se déroulait à peu près de la même manière. Boitant, aidée de sa canne, Denise faisait une pause tous les trois ou quatre pas pour respirer sur le trajet de la salle d’attente à mon bureau.

Arrivant dans mon bureau en suant, une odeur mêlée d’urine et de moisi, avec des vêtements sales, on pouvait penser qu’elle était clocharde. Le bruit de sa canne rythmait son pas court et sa voix chevrotante sortait d’une bouche édentée. Denise devait avoir une maladie de Parkinson sous-jacente non diagnostiquée.

Les tentatives  d’adressage à un neurologue s’étaient heurtées à des oublis répétitifs. Elle était seule, sans famille. Seul Mohammed l’aidait, mais disparaissait parfois plusieurs jours sans donner de nouvelles.

J’initiais la consultation pour tâter le terrain.

La dernière consultation
  • Comment allez-vous, Denise?
  • Ça va pas Docteur, ça fait trois jours que j’ai plus de médicaments, j’suis très angoissée, j’dors plus. Et pis j’en peux plus de cet appartement, de c’quartier. J’aimerai déménager, partir dans un endroit où y a moins de bruit, moins d’gens.

A chaque fois que je la voyais, c’était les mêmes paroles, les mêmes durées d’absence de prise de traitement…

J’avais parfois l’impression de revivre la même consultation.

  • Où en êtes-vous des démarches de demande de changement de logement auprès de l’office HLM?
  • Chai pas, ça fait longtemps que j’ai pas essayé d’y aller. En ce moment, j’arrive plus trop à sortir.
  • Et Mohammed il vous aide encore? Il travaille en ce moment?
  • Cui-là il a disparu de la circulation depuis quelques semaines, il m’a dit qu’il avait trouvé un travail et une p’tite copine.
LA solution?

En finissant mon contrat sur l’hôpital, je me suis dit qu’une chose serait plus efficace pour aider au mieux cette pauvre dame:

Rompre la fidélité qui l’avait amenée à consulter encore et toujours à l’hôpital général. On y soigne bien mais il y a mieux pour les intrications sociales.

Adressée sur son secteur, elle pourra bénéficier de visites à domicile et d’un suivi avec une assistante sociale. Celle-ci prendra  plus à bras le corps sa situation pour avoir un logement plus décent à un âge aussi avancé.