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En réanimation: trois avis pour le prix d’un!

Réanimation

 

Cette histoire n’est pas celle dont je suis la plus fière. J’ai même hésité à vous en faire part. Mais nul·le n’est irréprochable, surtout en situation inconnue. La boulette finale continue de me titiller la conscience quand j’y pense.

A l’époque où je donnais des avis psychiatriques dans les services de l’hôpital général, j’ai été appelée en réanimation. Le réanimateur d’habitude plutôt calme était survolté au téléphone. Il me demanda de venir en urgence pour l’aider à régler une situation inhabituelle pour lui. Jordan, un de ses jeunes patients était parti plus vite que prévu au ciel. Il avait eu un accident vasculaire cérébral (une hémorragie méningée pour les intimes).

C’était arrivé pendant l’acte amoureux avec sa copine Emma. Elle était enceinte de quelques mois et ils avaient le projet de se marier l’année suivante. Après appel rapide des pompiers et du SAMU, Jordan avait été pris en charge et était arrivé dans le service de réanimation inconscient.

Cela faisait déjà quelques jours qu’il restait dans un état préoccupant et il avait déjà fait une alerte cardiaque. Emma, la mère de Jordan et son frère le veillaient régulièrement dans le service. D’autres personnes se relayaient aussi, mais ce jour là, ce sont ceux qui étaient présents.

Au bout d’un moment, son coeur lâcha de nouveau. Les équipes de réanimation firent leur possible pour le faire repartir mais sans efficacité.

Jordan est mort à 23 ans. Il ne connaîtra jamais son enfant dont il ne connaissait pas encore le sexe.

Jusque-là je ne voyais pas trop ce qui lui semblait anormal dans l’exercice de son métier. Cette histoire horrible n’arrive malheureusement pas si rarement que cela. Voulait-il que je dispense un avis à cette jeune mère déjà veuve avant même d’avoir eu le temps de se marier? Le réanimateur poursuivit alors son récit pour m’expliquer ce qu’il attendait de moi.

Peu de temps après, Emma s’est mise en transe, chevauchant le corps de Jordan, répétant:

  • Il est là, je le vois. Jordan monte au ciel. Il a des ailes dans le dos. Mon ange, ne me laisse pas seule!
  • Descend de là, tu déshonores mon fils, lui rétorquait la mère de Jordan, choquée d’une telle attitude.
  • Il m’appelle. Il me fait signe, continuait Emma en se tordant, le visage vers le plafond de la chambre, illuminée par les néons envoyant une lumière artificielle qui devait l’aveugler en partie.

Ensuite, revenant de la cafétéria de l’hôpital, ce fut au tour du frère de Jordan d’arriver dans la chambre de réanimation qui pouvait se targuer d’avoir déjà plus d’ambiance que dans ces boîtes jaunes. Quand il vit que son frère n’était plus de ce monde, il décida de s’en prendre au réanimateur. Fou de rage, il hurla dans le couloir en se dirigeant vers le bureau médical:

  • J’vais m’le faire, il a tué mon frère!

Alerté•e•s par le boucan, les infirmier·e·s, les aides-soignant·e·s et les autres médecins disponibles vinrent à la rescousse.

Quand je suis arrivée comme une fleur, après avoir fini de m’occuper d’une autre situation moins rocambolesque, le réanimateur avait déjà tout géré. La petite amie occupait une chambre voisine. Emma avait accepté de prendre un traitement anxiolytique. Elle était beaucoup plus calme et commençait à descendre de son expérience. Tellement qu’elle n’était plus en mesure d’articuler des mots compréhensibles.

Le réanimateur avait aussi réussi avec l’aide de ses équipes à maîtriser et faire injecter le frère de Jordan. Il dormait dans le lit d’une autre des chambres du service de réanimation. La mère de Jordan avait été vue et veillait le corps de son fils.

Bref, le réanimateur me voyait après la bataille.

Il ne pouvait tenir en place. Je ne l’avais jamais perçu aussi fragile. Lui qui roulait habituellement des mécaniques et avait ce charisme rassurant. Vu le stress qu’il ressentait, nous avons finalement débriefé ensemble un bon moment. Je n’ai finalement parlé qu’avec lui et ses collègues. Les patient·e·s ne pouvaient plus.

Face à une mort contre nature, violente, les réactions aiguës de deuil sont parfois inattendues.  Nous étions dans un de ces contextes. Et chacun avait réagi avec ses tripes, son humeur du moment. Ce qui n’est pas toujours rationnel.

Une fois le debrief fini et les coordonnées de collègues proches de chez ces jeunes endeuillé•e•s données, machinalement, j’ai récupéré les étiquettes pour justifier du travail effectué, et j’ai pris celles des trois protagonistes hospitalisé·e·s de cette histoire.

A posteriori, je me rends compte que j’ai probablement fait facturer par mon service un avis psychiatrique à un patient mort et deux patient·e·s endormi·e·s…

Dépression sévère et pendaison dans le service

dépression sévère et pendaison

 

Par moments il arrive que dans une institution certains souvenirs traumatisants remontent à la surface. Il y a parfois des moyens assez radicaux de les aider à faire ce cheminement, en répétant une situation qui n’aura pas alors que des airs de déjà-vu.

Nicolas est venu dans le service de psychiatrie générale où je travaillais à l’époque, pour une dépression sévère. Très sévère. Une de celles où l’on n’est plus que l’ombre de soi-même. Manger, se laver, s’habiller, lire, entrer en relation avec les autres. Tout semble si difficile à penser que l’action reste en suspens. A peine capable de la planifier qu’elle se meurt dans les méandres de notre cerveau. Ce cerveau trop préoccupé à penser à mal, ruminant les erreurs du passé, s’auto flagellant, se culpabilisant en n’étant plus en mesure de voir un avenir possible. Ce qui peut conduire dans ce cas à avoir le désir de mourir, pour abréger ces souffrances qui ne peuvent être tolérées durablement.

Cela pourrait correspondre à une “banale” histoire d’un quotidien de service de psychiatrie, les soignant·e·s ayant leurs ressources pour prendre le recul nécessaire à la bonne prise en charge des personnes en souffrance psychique. Cependant, Nicolas n’est pas n’importe qui. Comme on le dit parfois dans le jargon hospitalier, il est “connu du service”. Ce n’est pas la première fois qu’il vient. Et tou·te·s ceux·elles qui travaillaient à l’époque de sa précédente venue s’en souviennent. Ce qui remue de sacrés souvenirs.

Moi, jeune interne à peine débarquée dans le service, je ne pouvais qu’observer de l’extérieur cette situation peu commune. Et voir la détresse de Roberto, l’infirmier, et Anne-Sophie, l’aide-soignante, qui avaient été confronté·e·s au plus près à la prise en charge de Nicolas. Inexpérimentée et encore assez peu au fait des techniques psychothérapeutiques, je ne comprenais pas bien l’enjeu de leur positionnement.

Au départ, ils voulaient insister auprès de mon chef pour que Nicolas ne soit pas hospitalisé chez nous, en évoquant leur inaptitude à pouvoir s’en occuper. Je ne voyais pas trop la différence avec les autres patient·e·s dont nous nous occupions. Outre le fait qu’il soit agent de la police nationale et donc disposant d’une arme à feu de service avec laquelle il pourrait passer à l’acte éventuellement si l’envie lui prenait. Tout en sachant que comme il avait été amené par des collègues, il avait évidemment été transitoirement allégé de ce fardeau.

En fait, rapidement, ils s’expliquèrent. Lors de son hospitalisation précédente deux ans auparavant, Nicolas avait eu une symptomatologie à peu près équivalente. Et des idées suicidaires massives. Il avait donc mis à exécution son projet et avait soigneusement attendu la fin d’un tour infirmier pour se pendre dans sa chambre hospitalière avec ses draps. Heureusement que le protocole de surveillance était optimal et que la préparation du geste de Nicolas avait été suffisamment longue.

Roberto et Anne-Sophie l’ont dépendu. Ils ne savent pas exactement combien de temps il est resté accroché. Il était bleu. Ils ont fait les gestes de premier secours, appelé le réanimateur de garde. Il a nécessité un transfert rapide en réanimation où il est resté  une dizaine de jours.

Nicolas s’en est sorti. Vivant. Sonné. N’ayant plus envie de mourir. Il n’a pas été repris après le passage en réanimation et a poursuivi les soins psychiatriques dans un autre établissement mais a tout de même continué à être suivi par mon chef. Les membres de l’équipe ne se sentaient pas de gérer à ce moment là un retour dans l’unité.

Pour cette deuxième hospitalisation dans le service, toute l’équipe a remué ces souvenirs, et je revois encore Roberto avec la terreur dans les yeux. Il avait été arrêté deux mois à la suite de cet événement. Ce vieil infirmier avait passé des nuits et des nuits à faire tournoyer les images de Nicolas cyanosé dans sa tête. Il avait mis du temps pour digérer cette histoire et revenir travailler.  A quelques années de la retraite, Roberto ne voulait pas être confronté à d’autres traumatismes dont il ne savait s’il s’en remettrait. Anne-Sophie avait eu moins de mal à accepter la situation. Elle avait probablement un peu plus de ressources pour voir l’issue favorable de cette histoire. Mais elle était solidaire de Roberto et se souvenait des difficultés qu’il avait traversées.

Alors ils demandèrent au chef de service s’il n’y avait pas une autre solution. Si Nicolas ne pouvait pas être accueilli dans un autre lieu.  Comme ils avaient fait à la suite du geste précédent. Mon chef refusa en expliquant que c’était son patient, son service et que la problématique était différente cette fois-ci.

Nicolas avait été victime d’une “agression à l’encontre des forces de l’ordre” et avait été marqué par cet événement. Il avait commencé à sombrer dans l’alcool et était devenu imbibé du matin jusqu’au soir, en exercice, avec des sanctions disciplinaires qui l’avaient mis en position délicate d’une injonction de soin. Lentement mais sûrement, la dépression s’était à nouveau installée. Nicolas en était arrivé à être à nouveau avec un ralentissement tel qu’il semblait sortir d’une vieille fabrique d’automates rouillés à qui la fluidité manquait, tant motrice que psychique. Il était arrivé ivre, dysarthrique, balbutiant une pâtée de mots incompréhensibles, accompagné de collègues bienveillants en uniforme.

Nous avons procédé pendant une dizaine de jours au traitement du sevrage alcoolique. Durant cette période, théoriquement, on ne peut juger de l’humeur. Cependant, devant la chronologie – Nicolas avait commencé à boire APRES que la dépression ait débuté selon des sources sûres – et devant les antécédents que je vous ai évoqué plus haut, le doute restait relativement ténu. Alors nous avons introduit un traitement contre la dépression en plus des anxiolytiques. Une fois la moindre émanation énolique évaporée, Nicolas persistait dans un humeur basse malgré un traitement conséquent. Il allait falloir faire preuve de patience. Comme je le précise dans cet article , les traitements psychiatriques de fond ont un délai d’action.

On dit parfois que la patience est la meilleure amie des psychiatres. Il faut avouer, le temps passant, parfois les gens vont mieux car le traitement est efficace. D’autres fois, parce qu’on s’occupe d’eux, qu’on va les voir, qu’on leur parle, qu’on les chouchoute. Dans certaines situations c’est juste le cours évolutif de la maladie.

Pour Nicolas, je ne sais pas si c’est l’augmentation du traitement, les murs de l’hôpital, les entretiens avec la psychologue ou le sourire des soignants qui a eu le plus d’influence. Mais il est sorti de sa dépression progressivement. L’angoisse profonde s’est dissipée. L’agression qu’il avait vécu n’avait plus la même portée. La chape de plomb qui lui recouvrait les épaules s’est peu à peu évaporée. La gravité qui l’envahissait a peu à peu cédé sa place à une légèreté. Les envies, le plaisir sont revenus à pas de félins, discrètement, mais sûrement. Nicolas pouvait à nouveau se projeter dans l’avenir.

Après un âpre combat, on pouvait dire pour la deuxième fois: Nicolas 2, dépression 0!

Romain ou comment la chute conduit au Tourette

Tourette

Romain a croisé mon chemin à l’hôpital général. Il m’avait été adressé pour un syndrome de Gille de la Tourette consécutif d’un traumatisme. Rien ne serait arrivé sans “la faute à pas de chance”, comme il le disait si bien.

L’accident

Quelques années auparavant, alors qu’il était avec des amis, un pari fut fait. Ils avaient un peu bu, étaient en confiance, imaginatifs et un peu désinhibés. Alors il est monté sur un poteau de signalisation d’une impasse. Un truc sympa entre potes. Une gentille bêtise sans conséquences. Pour rigoler, faire une photo sur le trône et montrer ses aptitudes simiesques encore développées. Un pied, le deuxième par dessus le premier. Le premier revient au dessus du deuxième. Et zweep! Il glisse en arrière, tombant sur le crâne de tout son poids et d’un peu moins de deux mètres. Sur le bitume. Violemment.

Ses copains furent affolés, appelèrent les pompiers et il fut rapidement pris en charge en neurochirurgie. Un hématome s’était formé dans sa boîte crânienne, risquant de comprimer son cerveau. Après évacuation de l’hématome, il fit quelques jours de coma et fut hospitalisé quelques semaines. Il récupéra toute sa motricité. Sur le plan cognitif, il avait des performances proches de la normale, avec une vitesse de traitement de l’information légèrement moins bonne. Son aptitude au langage était globalement comme avant . Il avait juste un syndrome de Gille de la Tourette qui était apparu.

Diagnostic du syndrome de Gille de la Tourette (SGT)

Ce diagnostic est posé lorsqu’une personne souffre de tics involontaires, soudains, brefs et intermittents, se traduisant par des mouvements (tics moteurs) ou des vocalisations (tics sonores). Il s’ajoute fréquemment un ou plusieurs troubles du comportement : déficit de l’attention-hyperactivité, troubles obsessionnels compulsifs, crises de panique ou de rage, troubles du sommeil ou de l’apprentissage. Elle a souvent une composante génétique et débute la plupart du temps dès l’enfance. Pour plus de renseignements, voici la fiche orphanet sur cette maladie:

https://www.orpha.net/data/patho/Pub/fr/GillesdelaTourette-FRfrPub43.pdf

Cette maladie potentiellement assez impressionnante n’est pas inconnue du grand public. Plusieurs films ou séries mettent en scène des personnages qui en sont atteints. Notamment quelques épisodes d’Ally Mac Beal ou John sort avec une femme qu’il défend d’abord au tribunal pour avoir commis des crimes à cause du syndrome de Gille de la Tourette. De même, dans l’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Oliver Sacks fait état d’un de ses patients, Ray, pour qui cette pathologie est synonyme de créativité musicale. Une fois le traitement effectif, il la perd et se demande si les tics ne sont pas son identité propre. Et que finalement vouloir lutter contre le transforme en quelqu’un qu’il n’est pas prêt à connaître.

Romain

Pour ce qui est de Romain, l’origine de son syndrome n’était pas classique. Mais les symptômes l’étaient. Qui le mettaient en grande difficulté. Les tics moteurs ne lui posaient pas trop de problèmes. Il clignait des yeux, haussait les épaules et se tapotait les genoux lorsqu’il était assis. Par contre, ses tics vocaux l’avaient déjà conduit dans des situations dangereuses. Il pouvait rire involontairement, mais surtout, avoir des coprolalies (proférer des insultes involontaires). A savoir chez lui de verbaliser à voix haute ce qu’il peut penser en présence des personnes. Comme Romain vit avec l’allocation adulte handicapé (AAH) car il n’arrive pas à travailler, il habite en HLM dans une cité de banlieue, avec une population diversifiée.

Tous les jours, Romain a l’impression de risque sa vie. Il lui arrive régulièrement de dire “sale noir”, “bougnoule”, “face de citron” ou “gros tas” et autres insultes dirigées contre des personnes qui ont pu se retourner contre lui et lui casser la figure. Involontairement, bien entendu. Comme s’il ne pouvait retenir les pensées qu’il savait ne pas avoir à dire. Romain avait déjà perdu deux dents comme cela. Et n’avait pas vraiment envie que cela continue.

Son moral était dans les chaussettes et il avait des envies de mourir pour ne pas avoir à continuer cette vie qui lui semblait trop difficile à vivre. Romain habitait loin et je ne l’ai pas vu très longtemps. J’ai un peu modifié son traitement. Il avait l’air mieux. Et puis il n’est pas revenu. Je me demande s’il a pu déménager et faire la formation qu’il avait eu dans les cartons à un moment de sa vie. A l’époque où l’espoir était plus vif…

Hara-kiri

Hara-kiri

On dit souvent en psychiatrie que globalement les différents troubles qui existent se répartissent de manière à peu près équivalente aux quatre coins de la planète. Oui, globalement. Mais une des choses qui par contre est très différente est l’expression de ces troubles et les croyances qui peuvent être données face à elles.

L’expression émotionnelle

J’ai eu ainsi l’occasion de voir ce que la coloration ethnique pouvait donner dans un contexte particulier. Chez les asiatiques en général, notamment les japonais, l’expression des émotions est très mal vue, et un signe de mauvais self-contrôle. On se doit en toute circonstances de rester calme, malgré les tourments que l’on peut ressentir. Il s’agit bien évidemment de principes éducatifs, qui disparaissent souvent chez les jeunes générations “intégrées” à la société occidentale. Mais pas toujours…

Ainsi, lorsqu’un accident de la voix publique arrive en France, nous aurons droit à une agitation, un flot de parole d’intensité et de hauteur variée. Et des gens qui se mettent sur la figure, s’insultent dans un certain  nombre de cas. Très loin de ce qui se passe au Japon, où les protagonistes sortent de leur voiture pour signifier qu’il y a un problème, constatent les dégâts éventuels et remontent dans leurs voitures respectives. Sans un bruit. Sans aucune expression émotionnelle. Comme le maquillage des clowns, figés dans des émotions qu’ils ne traversent pas, l’air neutre quoiqu’il leur arrive.

Ginko

Alors quand Ginko, vingt-deux ans, étudiant sage et discipliné, qui était plutôt apprécié de ses camarades de faculté de mathématiques, a commencé à déprimer, son visage n’a pas beaucoup changé et personne ne s’est rendu compte de l’étendue de sa souffrance. Il broyait du noir à longueur de journée et aurait pu aisément tromper de bons joueurs de poker sur son jeu.

Et pourtant, il n’avait pas un jeu facile à vivre. Il venait de se faire larguer par sa petite copine avec qui il était resté trois ans. Mais comme il était très secret, ses parents n’étaient pas trop au courant. Et peu de gens avaient eu l’occasion qu’il se confie à eux.

Seul son discours aurait pu laisser présager que les choses commençaient à tourner au vinaigre. Il commençait en effet à faire des remarques dont il n’avait pas l’habitude antérieurement. Très pessimiste. Sans pour autant que cela le concerne. C’était juste la manière dont il commençait à voir le monde. Presque sur un versant apocalyptique, de plus en plus convaincu que les choses se dégradaient.

Hara-kiri

Alors quand il s’est retrouvé aux urgences avec le sabre qui ornait le salon planté dans son thorax , après avoir fait hara-kiri, tout le monde fut très étonné: sa famille comme ses amis. Pas de conflits connus ni de déshonneur à l’horizon qui puisse pour eux justifier un tel geste.

Par chance, il était meilleur mathématicien que samouraï et son maniement de sabre ne lui permit pas de faire les mouvements nécessaires pour que l’éventration le conduise à la mort. Les chirurgiens qui l’opérèrent en urgence permirent de le sauver et il fut hospitalisé dans le service de psychiatrie où je travaillais à ce moment.

Peu d’asiatiques se plaignent et l’expression émotionnelle peut ne quasiment pas exister. Ginko était de ceux-là. Il donnait froid dans le dos car je me sentais démunie face à lui. C’est comme si je ne pouvais rien me mettre sous la dent en tant que psychiatre pour évaluer la souffrance et prévoir s’il y avait un risque de récidive ou pas. Avec l’impression de lutter avec un cure-dent contre la maladie psychiatrique armée du même sabre avec lequel il avait tenté de s’ôter la vie.

Reboot?

Une autre manière de voir les choses pourrait être de dire qu’il avait peut-être des symptômes dépressifs détectables avant son geste, mais que l’électrochoc de celui-ci a fait comme une RAZ, un reboot qui lui a permis de sortir de la dépression. J’avais déjà vu cela pour d’autres patients malgré des tentatives de suicide d’une telle gravité que le passage en réanimation était souvent le dénominateur commun.

Le fait est que Ginko semblait n’avoir aucun des habituels symptômes de dépression recherchés à l’examen psychiatrique. Après l’avoir gardé un certain temps en évaluation à l’hôpital, plus pour se rassurer que pour faire quelque chose, il sortit et continua le suivi en consultation. A ce jour, il va toujours bien, illustrant la difficulté de notre métier dans l’évaluation émotionnelle de nos patients dans certains cas.

Vincent et la Nuit au Musée

la Nuit au Musée

Travailler dans un lieu classé n’est pas toujours facile. Et être le concierge de ce type de lieu a quelques avantages et bien évidemment des inconvénients. Vincent avait cette chance d’avoir un logement de fonction dans un petit mais beau musée bien placé dans la ville. Il aimait son travail mais il en ressentait de plus en plus les pressions. Vincent avait pas mal de difficultés à passer outre et être zen. D’un naturel anxieux, il avait commencé un suivi à la consultation de l’hôpital pour des éléments de phobie des chats remontant assez loin dans son histoire de vie.

C’était plus un prétexte pour commencer à se faire aider sur un sujet précis, mais très vite les consultations tournèrent plutôt autour du travail. Il ressentait la pression de ses supérieurs hiérarchiques qui lui en demandaient toujours plus. Ils révisaient sa fiche de poste régulièrement “pour le faire devenir fou”. Concierge sur le musée la journée avec d’autres collègues, il restait la seule personne sur place la nuit. A y dormir et devoir rester vigilant au cas où il se passerait quelque chose. Conscient du risque potentiel, il faisait sa petite ronde tous les soirs mais se couchait globalement sur ses deux oreilles. Mais ça, bien sûr, c’était avant le drame…

LA nuit qui fit tout basculer

Il fallait que cela arrive, alors c’est arrivé. Un soir, des visiteurs probablement impatients de connaître la nouvelle exposition avant l’heure, se sont dit que les visites nocturnes du musée pourraient être une bonne idée. Et ils ne se sont pas privés. Entrant dans les locaux en faisant suffisamment de bruit, ils réveillèrent en sursaut Vincent. Celui-ci prit son courage à deux mains pour appeler la police.

Connaissant les recoins du musée, il tenta d’abord de voir qui cela pouvait être puis se ravisa en réfléchissant aux conséquences potentielles si ses fervents visiteurs nocturnes, probablement passionnés d‘histoire, se retrouvaient être armés. La crainte d’une balle perdue, qu’il ne gagnerait pas à connaître, le mit mal à l’aise et distilla le courage qu’il avait. Alors il abandonna, dans l’attente de la cavalerie.

Les sirènes retentirent une vingtaine de minutes après, lui donnant l’impression de nombreuses heures, qu’il passa sur le qui-vive, calfeutré dans son appartement de fonction, se demandant si ses hôtes intempestifs iraient lui demander un café avant de partir malgré l’heure tardive.

Avec le barouf des gardiens de la paix, il était peu probable que les voleurs restent. Après leur avoir ouvert et parcouru le musée en la présence rassurante des forces de l’ordre, nulle personne dans les murs et Vincent constata que rien n’avait été volé.

L’insomnie, reine de la nuit

Qu’étaient-ils venus faire? Quel avait été leur projet? Y sont-ils parvenus et sinon pourquoi? Avait-il rêvé ou halluciné? Autant de questions qui tournaient dans la tête de Vincent qui commençait à ne plus pouvoir trouver le sommeil dans son antre historique.

Quand venait la nuit, le monde devenait peuplé de rôdeurs qui l’empêchaient de fermer l’oeil. Dormir était devenu l’assurance de la réitération de cette intrusion, qu’il considérait quasiment comme un viol.

Rapidement, ses troubles du sommeil s’aggravèrent et la situation se compliqua d’une dépression. Il fallut introduire un traitement antidépresseur et il aurait fallu faire un arrêt de travail. Mais comment arrêter quelqu’un dont le lieu de travail est aussi le lieu d’habitation, responsables tous deux de la symptomatologie? Vincent se trouvait confiné dans son logement de fonction et à chaque sortie, il croisait des collègues lui rappelant son métier, et à chaque fois que la nuit tombait, il savait que les conditions de la montée d’angoisse restaient réunies, car les budgets de l’état ne permettaient pas d’engager quelqu’un pour faire le vigile dans le musée.

Après quelques temps, il fallut se rendre à l’évidence que cela n’arrangeait pas les choses et il retourna au travail. Les antidépresseurs lui permirent de remonter un peu la pente, mais la crainte restait.

Et la crise dans tout ça

Pour compléter, l’Etat étant dans la recherche des dépenses inutiles, il recevait des pressions pour passer des concours qui lui permettraient de passer de catégorie C à catégorie B, en lui disant qu’ils pouvaient presque lui donner du fait de son ancienneté.

  • Mais je l’sais bien moi pourquoi ils font ça. Ils me prennent pour un crétin mais j’suis au courant que j’y aurai plus droit à mon logement de fonction si j’passe en catégorie B. Ils m’augmenteront de deux cent euros sur ma paie, mais qui va devoir se trouver un appart? C’est bibi. Et c’est pas avec deux cent euros que je vais me loger dans le centre-ville…

Alors, il hésitait. D’un côté, perdre son logement de fonction revenait à perdre une qualité de vie non négligeable. De l’autre côté, cela l’aiderait probablement à gérer ses problèmes de sommeil liés au contexte.

Quand j’ai quitté l’hôpital, il n’avait toujours pas tranché…

La Psychiatrie en France: le secteur, les CHU et le libéral

psychiatrie

 

Dans ce blog, il convient d’évoquer le fonctionnement de la psychiatrie en France. Il existe plusieurs systèmes qui cohabitent et sont complémentaires. J’aborderai-là une vision concise. J’aurai forcément oublié des rouages, des intervenants

Alors n’hésitez-pas à réagir!

Le secteur

Tout d’abord, il y a ce que l’on appelle “le secteur”. Ce terme regroupe pas mal de choses dans une organisation de la psychiatrie publique de premier recours. Chaque personne qui nécessite une prise en charge psychiatrique peut y recourir, les structures de soins dépendant de l’endroit où il habite. Ainsi, on y retrouve des centres hospitaliers spécialisés (CHS) pour ne plus dire hôpitaux psychiatriques ou asiles. Ils avaient été initialement construits à l’extérieur de la cité  pour ne pas importuner les bonnes gens, nécessitant parfois de faire de nombreux kilomètres pour pouvoir y accéder. La tendance actuelle va au rapprochement du lieu d’habitation. Ces CHS aussi appelés “l’intra” pour intrahospitalier permettent l’hospitalisation temps plein, parfois de nuit ou de jour, dans des unités ouvertes ou fermées en fonction des besoins inhérents à la pathologie pour laquelle les soins sont nécessaires.

Beaucoup  de soignants peuvent être impliqués dans les prise en charge: des psychiatres, des psychologues, des infirmier(e)s, des aide-soignant(e)s, des assistant(e)s sociales(aux), des secrétaires médicales, des ergothérapeutes, des kinésithérapeutes, des musicothérapeutes.

Toujours dans le secteur, il existe les structures extra hospitalières (l’extra), dont les premiers maillons sont les centres médico-psychologiques, où peuvent être présents les mêmes intervenants. Il y a aussi les centres d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP), où les patients peuvent bénéficier d’activités structurées sur quelques heures; les Hôpitaux de jour (HDJ),  qui permettent  d’avoir des demi-journées ou des journées d’hospitalisation en dehors des murs de l’hôpital (parfois dedans tout de même…); et les Établissements de Soins et d’Aide par le Travail (ESAT, anciennement CAT), qui permettent aux patients de travailler dans un environnement protégé qui prend en considération que les rythmes de travail ne peuvent être aussi soutenus que dans l’univers productiviste du travail dit “normal”.

CHG et CHU

Ensuite, on retrouve les Centres Hospitaliers Généraux (CHG) et les Centres Hospitaliers Universitaires (CHU), qui comportent des services de psychiatrie non sectorisés (ils peuvent aussi l’être selon les hôpitaux), souvent des services d’urgence ou parfois seulement des psychiatres de liaison (psychiatres qui interviennent à la demande de leurs collègues non psychiatres dans des service non psychiatriques). Ils peuvent être des services de psychiatrie générale, ou être spécialisés dans certaines prises en charge uniquement, comme la dépression résistante, la schizophrénie résistante, les troubles obsessionnels compulsifs, les troubles bipolaires, les pathologies liées au suicide, les troubles du comportement alimentaires, les troubles de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, les troubles du spectre autistique, etc. Il existe ainsi une forte tendance comme dans les autres disciplines médicales à la sur-spécialisisation de certains praticiens dans des domaines bien délimités. On aura ainsi des schizophrénologues, des bipolarologues, des autistologues ou encore des TOCologues. Qui verront tout par le spectre de leur sur-spécialité.

L’activité est aussi souvent alimentée par les services d’urgences locaux qui sont un peu ce que les tours de contrôle sont à l’aviation. Le rôle du psychiatre des urgences est ainsi de déterminer le plus rapidement possible l’orientation de son patient après avoir évalué la situation. Quel est le degré d’urgence? Consultation unique puis sortie ou hospitalisation? Quel lieu d’hospitalisation? Quel mode d’hospitalisation (libre ou sans consentement)? Faut-il un traitement rapide sur place? A-t-on besoin d’un traitement par la bouche si le patient accepte ou en intra-musculaire s’il le refuse? Faut-il le mettre en chambre d’isolement? Autant de questions qui permettent des prises de décision dans l’intérêt du patient. Même si par moment, c’est dur et qu’il n’est pas forcément volontaire dans les soins.

Les cliniques

Après cela, on retrouve les établissements privés ou cliniques qui nécessitent en général que les patients aient des mutuelles pour être pris en charge. Il en existe un nombre variable, plus ou moins spécialisées. Comparativement aux hôpitaux, les forfaits hospitaliers sont moins chers (la sécurité sociale débourse moins) mais il y a souvent rattrapage sur l’aspect hôtelier (chambres seuls payantes, repas plus chers, plus ou moins d’autres services). Contrairement à l’hôpital, il s’agit d’établissements à but lucratif à l’origine. Cependant, depuis quelques années, avec la loi HPST (Hôpital Patient Santé Territoire) puis la loi de Santé Touraine,  l’hôpital devient aussi une entreprise avec des objectifs de rentabilité. En règle générale, les cliniques psychiatriques, aussi parfois appelées Maisons de Santé n’accueillent pas de patients en soins sous contrainte. Certaines ont tout de même cette rare caractéristique. Les psychiatres qui y travaillent peuvent être libéraux ou salariés.

Les psychiatres de ville

Enfin, il y a les psychiatres libéraux, dits “psychiatres de ville”, qui ont leur cabinets installés dans la cité. Ils peuvent être conventionnés en secteur 1 (remboursés intégralement), secteur 2 (avec dépassements d’honoraires en plus du tarif remboursé de la sécurité sociale) ou être non conventionnés (tout est à la charge du patient). Ils peuvent ne gérer que l’aspect médicamenteux ou aussi faire des psychothérapies, voire ne faire que des psychothérapies.

Au revoir Patrice, bonjour Vanessa

rien-ne-serait-plus-jamais-comme-avant

Bonjour à toutes et à tous,

Je mets juste à jour. Les votes sont terminés depuis longtemps.

Ce texte permettra juste de faire le lien car l’article appartient au site Au Féminin.

j’ai écrit une petite nouvelle pour le concours e-crire aufeminin « Au revoir Patrice, bonjour Vanessa », sur la thématique « rien ne serait plus jamais comme avant ».

Au sujet du transsexualisme.

La moitié des nouvelles qui seront sélectionnées le seront par le public. Alors, si cette nouvelle vous intéresse, n’hésitez pas à voter.

Le vote se fait sur le site aufeminin.com dont le lien est juste en dessous. Il nécessite un compte Facebook.

Merci de votre soutien!

http://www.aufeminin.com/ecrire-aufeminin/au-revoir-patrice-bonjour-vanessa-s1986444.html

 

Vivre  dans une chambre de bonne avec un ex-taulard

chambre de bonne

La fidélité

J’ai suivi Denise en consultation pendant deux ans, sur les trente ans de fidélité qu’elle avait avec l’hôpital. Elle avait vu défiler plus de psychiatres que moi de nombre de services de psychiatrie différents.

Un diagnostic initial de “trouble anxiodépressif” justifiait ce suivi. Elle avait été « sauvée » d’une dépression sévère pour laquelle elle avait été hospitalisée dans le service. Denise n’avait plus depuis longtemps besoin d’être suivie que tous les trois mois.

Je renouvelais son traitement antidépresseur et anxiolytique au long cours et elle me donnait des nouvelles de sa situation. Pour les anxiolytiques, je n’étais pas fière mais faire un sevrage dans ces conditions semblait acrobatique. 

La chambre de bonne

Elle vivait dans une chambre de bonne sous les combles dans un vieil immeuble d’un quartier insalubre, bruyant et mal famé. Denise sortait peu de chez elle car gravir les six étages à pieds commençait à devenir un luxe.

Âgée de 78 ans, fatiguée, elle ne pouvait se permettre de faire elle-même ses courses. Elle hébergeait donc depuis cinq ou six ans Mohammed, un ancien taulard qui l’aidait en contrepartie aux tâches quotidiennes.

La routine des consultations antérieures

Elle oubliait régulièrement des consultations et j’étais obligée de la relancer par courrier car elle n’avait pas de téléphone chez elle, et encore moins de portable.

Chaque consultation se déroulait à peu près de la même manière. Boitant, aidée de sa canne, Denise faisait une pause tous les trois ou quatre pas pour respirer sur le trajet de la salle d’attente à mon bureau.

Arrivant dans mon bureau en suant, une odeur mêlée d’urine et de moisi, avec des vêtements sales, on pouvait penser qu’elle était clocharde. Le bruit de sa canne rythmait son pas court et sa voix chevrotante sortait d’une bouche édentée. Denise devait avoir une maladie de Parkinson sous-jacente non diagnostiquée.

Les tentatives  d’adressage à un neurologue s’étaient heurtées à des oublis répétitifs. Elle était seule, sans famille. Seul Mohammed l’aidait, mais disparaissait parfois plusieurs jours sans donner de nouvelles.

J’initiais la consultation pour tâter le terrain.

La dernière consultation
  • Comment allez-vous, Denise?
  • Ça va pas Docteur, ça fait trois jours que j’ai plus de médicaments, j’suis très angoissée, j’dors plus. Et pis j’en peux plus de cet appartement, de c’quartier. J’aimerai déménager, partir dans un endroit où y a moins de bruit, moins d’gens.

A chaque fois que je la voyais, c’était les mêmes paroles, les mêmes durées d’absence de prise de traitement…

J’avais parfois l’impression de revivre la même consultation.

  • Où en êtes-vous des démarches de demande de changement de logement auprès de l’office HLM?
  • Chai pas, ça fait longtemps que j’ai pas essayé d’y aller. En ce moment, j’arrive plus trop à sortir.
  • Et Mohammed il vous aide encore? Il travaille en ce moment?
  • Cui-là il a disparu de la circulation depuis quelques semaines, il m’a dit qu’il avait trouvé un travail et une p’tite copine.
LA solution?

En finissant mon contrat sur l’hôpital, je me suis dit qu’une chose serait plus efficace pour aider au mieux cette pauvre dame:

Rompre la fidélité qui l’avait amenée à consulter encore et toujours à l’hôpital général. On y soigne bien mais il y a mieux pour les intrications sociales.

Adressée sur son secteur, elle pourra bénéficier de visites à domicile et d’un suivi avec une assistante sociale. Celle-ci prendra  plus à bras le corps sa situation pour avoir un logement plus décent à un âge aussi avancé.

Tentative de suicide d’un infirmier de l’hôpital

 

suicide-medicaments

 

 

Un jour où je devais m’occuper de la liaison dans l’hôpital, je suis appelée en fin d’après-midi un vendredi – le moment préféré pour les galères, bien sûr – par des collègues anesthésistes au bloc opératoire.  

Ce n’était déjà pas quelque chose d’habituel. Aux urgences, en réanimation, en salle de réveil, dans divers services d’hospitalisation, cela devenait classique. Mais le bloc, c’était une première. Je n’étais pas au bout de mes surprises…

On ne m’avait pas appelée au sujet d’un patient, mais d’un collègue IBODE – infirmier  de bloc opératoire diplômé d’état – qui avait fait une tentative de suicide. Il manquait à son service depuis quelques heures déjà. On venait de le retrouver dans un local inutilisé du bloc opératoire. Après avoir ingurgité quantité de drogues disponibles sur place et utilisables facilement pour des personnes dont c’est le travail…

Les anesthésistes avaient fait une évaluation de l’état clinique de leur collègue et un bilan biologique pour savoir quel type de médicaments il avait pris. Bien que certaines boîtes vides pouvaient amener à supposer que certains traitements avaient dû y passer…

Ils avaient donc pu administrer des antidotes et l’infirmier avait pu se réveiller.

Comme il était apte à pouvoir parler, j’avais donc été appelée pour l’évaluer sur le plan psychiatrique. Et bien entendu voir comment gérer la situation complexe d’une tentative de suicide sur son lieu de travail. Autant dire que les collègues de cet infirmier voulaient savoir s’il y avait un risque que cela arrive de nouveau dans le service.

L’autre enjeu majeur sera de tenter de faire en sorte que l’étiquette “je me suicide au boulot” ne lui colle pas trop à la peau le restant de sa carrière.

 

On ne peut pas dire que c’était la routine…

J’essayais de tourner dans ma tête sur le chemin du bloc les scénarios possibles en fonction des réactions supposées du “bel au bois dormant” réveillé brutalement de son profond sommeil qu’il désirait définitif. Dans tous les cas, après un geste aussi grave, il faudra l’hospitaliser. La question est alors de savoir s’il acceptera ou s’il refusera.

Le casse-tête du choix du lieu et du mode d’hospitalisation

S’il accepte, vu le concours de circonstances, cela semblera peut-être compliqué de le convaincre de rester sur l’hôpital dans mon service. Peut-être un autre hôpital général ou une clinique privée?

Par contre s’il refuse, je serai dans l’obligation pour le protéger de l’hospitaliser contre son gré sur son secteur. En essayant de convaincre un membre de sa famille pour faire une hospitalisation à la demande d’un tiers. LA fameuse ancienne HDT, maintenant nommé SPDT pour soins psychiatriques à la demande de tiers.

Une demande de tiers rédigée de manière manuscrite plus un certificat de ma part. Et hop, en ambulance pour le conduire sur son lieu de villégiature pour éviter qu’il ne se mette à nouveau en danger.

Et si je ne trouve personne de l’entourage dans un délai correct, je pourrai l’hospitaliser sur le mode du péril imminent (SPI). Avec uniquement un certificat médical de ma part, en justifiant ne pas avoir trouvé de tiers.

Une fois arrivé sur les lieux du “crime”, je m’enquiers de l’anesthésiste afin qu’il m’amène à son IBODE.

Et là, affolé, il me dit qu’il ne sait pas où il est! Qu’il a fugué quand lui et ses collègues avaient le dos tourné pour gérer d’autres situations. Nous avons donc appelé la sécurité et la police pour donner son signalement et tenter de le retrouver.

Impuissante, j’ai fini mon service sans connaître le dénouement de la situation. Partant en vacances le lendemain, puis ayant déconnecté et oublié cette histoire, je n’ai finalement jamais su ce qu’il lui était arrivé après sa fugue…

Première confrontation avec la folie furieuse ou comment j’ai cru que j’allais me faire tuer en voulant sauver quelqu’un

Couteau

Lors de mon premier stage d’interne, dans un hôpital général qui possédait un service de psychiatrie, j’ai été confrontée à quelque chose qui m’a longtemps semblé incroyable. Je faisais la visite avec le psychiatre de liaison (le psychiatre qui se charge de donner des avis psychiatrique chez les patients hospitalisés dans les services de médecine), qui remplaçait mon chef de service habituellement en charge de ce moment didactique et important pour les patients.

Ce psychiatre est appelé par une infirmière au sujet de quelqu’un travaillant à l’hôpital qui souhaitait le voir (et qu’il avait déjà vu une fois ou deux) . Il disparaît alors quelques instants, avant de revenir en courant, l’air affolé et nous criant d’appeler rapidement la sécurité et les réanimateurs. Il s’en charge finalement et je cours avec mon co-interne voir ce qui se passe.

Là, je tombe nez-à-nez avec un employé de l’hôpital, en tenue, et à genoux avec le ventre ensanglanté et un couteau planté dont le manche dépasse. Je me précipite pour tenter de le secourir et me penche vers lui, l’air inquiet et compatissant. A cet instant, il se redresse et retire le couteau de son ventre pour me menacer avec.

Ni une ni deux, je fais un bond vers l’arrière et commence à placer le caddie de linge propre qu’il nous avait apporté. Je tente de le raisonner et de le convaincre de nous donner son arme pour que l’on puisse le soigner et évaluer l’ampleur des dégâts qu’il a causés mais il ne semble pas sensible à mes arguments.

« Ils font tout pour me pousser à bout, je le sais, ils se sont ligués contre moi. Ils savent que je suis fragile et que je peux craquer facilement. »

Il pense en effet que le responsable de la lingerie où il travaille, en accord avec les autres employés, le mettent en difficulté en lui reprochant de mal faire son travail et l’accablant de tous les maux.

Le petit jeu qu’il vient de faire une première fois sera répété à plusieurs reprises avec le couteau rentrant et sortant du nouvel orifice qui semblait maintenant faire partie de son corps. Je me rapproche, il me menace et quelques temps après il remets le couteau dans son ventre…

Peu après, le réanimateur arrive, avec sa capote de l’hôpital, sorte de long manteau permettant de passer d’un bâtiment de l’hôpital à un autre par les froides soirées d’hiver. Ayant juste compris que quelqu’un avait une plaie à l’arme blanche il était venu rapidement pour évaluer les dégâts.

Se trouvant nez à nez avec l’énergumène, il augure de la même danse que j’avais pu faire au départ, avec un mouvement de recul pour éviter la lame qui allait lui chatouiller le visage. A la manière d’Indiana Jones avec son fouet, il se met en tête d’essayer de désarmer notre forcené avec sa capote, qu’il agite sans succès en direction de l’arme qui reste solidement dans les mains de son propriétaire. A plusieurs reprises, il tente, puis finit par abandonner devant l’inefficacité de sa technique.

En parallèle de cela, les infirmières sont mises à contribution pour préparer de quoi sédater notre gentil paranoïaque, à savoir quelques ampoules de molécules qui auront pour objectif de le rendre un peu plus docile. Mais tant qu’il a son arme, impossible de l’approcher sans risquer de se faire blesser avec.

La situation commençant à devenir difficile, la police est appelée. Quinze minutes après qui semblent des heures, deux groupes de chacun six policier arrivent de chaque côté du forcené, à distance, tentant eux aussi dans un premier temps de parlementer et de lui faire lâcher son arme.

En vain! Nos vaillants petits soldats carapacés, outre leurs armes de service et autres matraques, disposaient d’un engin à l’époque nouveau et controversé: un tazer! Cependant, ils ne s’en servaient pas, attendant pour cela les ordres d’un officier de police judiciaire (OPJ) qui avait l’air de prendre un peu de temps avant de se décider.

Enfin, la décision tombe, et quelques secondes après, un grand bruit, un cri, le couteau qui tombe et notre gentil paranoïaque qui suit le couteau. Ni une ni deux, le couteau est éloigné, le forcené maîtrisé, mis sur un brancard, injecté des ampoules dispensatrices de sommeil et contentionné sur son brancard.

Il est ensuite conduit en urgence au bloc opératoire pour explorer sa plaie et vérifier s’il s’est perforé des organes vitaux. Chance pour lui, son ventre gras a eu suffisamment de volume pour qu’il ne parvienne même pas à passer la barrière du péritoine qui protège les organes de la cavité de l’abdomen. Après la sortie du bloc, il est rapidement transféré sur son secteur psychiatrique en hospitalisation sous contrainte pour éviter qu’il ne soit dangereux pour d’autres personnes et qu’il soit protégé de lui-même et soigné.

Quand j’y repense, je me dis que cela aurait été vraiment bête de me faire éventrer dès mes premiers mois de balbutiements psychiatriques.