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Dépression sévère et pendaison dans le service

dépression sévère et pendaison

 

Par moments il arrive que dans une institution certains souvenirs traumatisants remontent à la surface. Il y a parfois des moyens assez radicaux de les aider à faire ce cheminement, en répétant une situation qui n’aura pas alors que des airs de déjà-vu.

Nicolas est venu dans le service de psychiatrie générale où je travaillais à l’époque, pour une dépression sévère. Très sévère. Une de celles où l’on n’est plus que l’ombre de soi-même. Manger, se laver, s’habiller, lire, entrer en relation avec les autres. Tout semble si difficile à penser que l’action reste en suspens. A peine capable de la planifier qu’elle se meurt dans les méandres de notre cerveau. Ce cerveau trop préoccupé à penser à mal, ruminant les erreurs du passé, s’auto flagellant, se culpabilisant en n’étant plus en mesure de voir un avenir possible. Ce qui peut conduire dans ce cas à avoir le désir de mourir, pour abréger ces souffrances qui ne peuvent être tolérées durablement.

Cela pourrait correspondre à une “banale” histoire d’un quotidien de service de psychiatrie, les soignant·e·s ayant leurs ressources pour prendre le recul nécessaire à la bonne prise en charge des personnes en souffrance psychique. Cependant, Nicolas n’est pas n’importe qui. Comme on le dit parfois dans le jargon hospitalier, il est “connu du service”. Ce n’est pas la première fois qu’il vient. Et tou·te·s ceux·elles qui travaillaient à l’époque de sa précédente venue s’en souviennent. Ce qui remue de sacrés souvenirs.

Moi, jeune interne à peine débarquée dans le service, je ne pouvais qu’observer de l’extérieur cette situation peu commune. Et voir la détresse de Roberto, l’infirmier, et Anne-Sophie, l’aide-soignante, qui avaient été confronté·e·s au plus près à la prise en charge de Nicolas. Inexpérimentée et encore assez peu au fait des techniques psychothérapeutiques, je ne comprenais pas bien l’enjeu de leur positionnement.

Au départ, ils voulaient insister auprès de mon chef pour que Nicolas ne soit pas hospitalisé chez nous, en évoquant leur inaptitude à pouvoir s’en occuper. Je ne voyais pas trop la différence avec les autres patient·e·s dont nous nous occupions. Outre le fait qu’il soit agent de la police nationale et donc disposant d’une arme à feu de service avec laquelle il pourrait passer à l’acte éventuellement si l’envie lui prenait. Tout en sachant que comme il avait été amené par des collègues, il avait évidemment été transitoirement allégé de ce fardeau.

En fait, rapidement, ils s’expliquèrent. Lors de son hospitalisation précédente deux ans auparavant, Nicolas avait eu une symptomatologie à peu près équivalente. Et des idées suicidaires massives. Il avait donc mis à exécution son projet et avait soigneusement attendu la fin d’un tour infirmier pour se pendre dans sa chambre hospitalière avec ses draps. Heureusement que le protocole de surveillance était optimal et que la préparation du geste de Nicolas avait été suffisamment longue.

Roberto et Anne-Sophie l’ont dépendu. Ils ne savent pas exactement combien de temps il est resté accroché. Il était bleu. Ils ont fait les gestes de premier secours, appelé le réanimateur de garde. Il a nécessité un transfert rapide en réanimation où il est resté  une dizaine de jours.

Nicolas s’en est sorti. Vivant. Sonné. N’ayant plus envie de mourir. Il n’a pas été repris après le passage en réanimation et a poursuivi les soins psychiatriques dans un autre établissement mais a tout de même continué à être suivi par mon chef. Les membres de l’équipe ne se sentaient pas de gérer à ce moment là un retour dans l’unité.

Pour cette deuxième hospitalisation dans le service, toute l’équipe a remué ces souvenirs, et je revois encore Roberto avec la terreur dans les yeux. Il avait été arrêté deux mois à la suite de cet événement. Ce vieil infirmier avait passé des nuits et des nuits à faire tournoyer les images de Nicolas cyanosé dans sa tête. Il avait mis du temps pour digérer cette histoire et revenir travailler.  A quelques années de la retraite, Roberto ne voulait pas être confronté à d’autres traumatismes dont il ne savait s’il s’en remettrait. Anne-Sophie avait eu moins de mal à accepter la situation. Elle avait probablement un peu plus de ressources pour voir l’issue favorable de cette histoire. Mais elle était solidaire de Roberto et se souvenait des difficultés qu’il avait traversées.

Alors ils demandèrent au chef de service s’il n’y avait pas une autre solution. Si Nicolas ne pouvait pas être accueilli dans un autre lieu.  Comme ils avaient fait à la suite du geste précédent. Mon chef refusa en expliquant que c’était son patient, son service et que la problématique était différente cette fois-ci.

Nicolas avait été victime d’une “agression à l’encontre des forces de l’ordre” et avait été marqué par cet événement. Il avait commencé à sombrer dans l’alcool et était devenu imbibé du matin jusqu’au soir, en exercice, avec des sanctions disciplinaires qui l’avaient mis en position délicate d’une injonction de soin. Lentement mais sûrement, la dépression s’était à nouveau installée. Nicolas en était arrivé à être à nouveau avec un ralentissement tel qu’il semblait sortir d’une vieille fabrique d’automates rouillés à qui la fluidité manquait, tant motrice que psychique. Il était arrivé ivre, dysarthrique, balbutiant une pâtée de mots incompréhensibles, accompagné de collègues bienveillants en uniforme.

Nous avons procédé pendant une dizaine de jours au traitement du sevrage alcoolique. Durant cette période, théoriquement, on ne peut juger de l’humeur. Cependant, devant la chronologie – Nicolas avait commencé à boire APRES que la dépression ait débuté selon des sources sûres – et devant les antécédents que je vous ai évoqué plus haut, le doute restait relativement ténu. Alors nous avons introduit un traitement contre la dépression en plus des anxiolytiques. Une fois la moindre émanation énolique évaporée, Nicolas persistait dans un humeur basse malgré un traitement conséquent. Il allait falloir faire preuve de patience. Comme je le précise dans cet article , les traitements psychiatriques de fond ont un délai d’action.

On dit parfois que la patience est la meilleure amie des psychiatres. Il faut avouer, le temps passant, parfois les gens vont mieux car le traitement est efficace. D’autres fois, parce qu’on s’occupe d’eux, qu’on va les voir, qu’on leur parle, qu’on les chouchoute. Dans certaines situations c’est juste le cours évolutif de la maladie.

Pour Nicolas, je ne sais pas si c’est l’augmentation du traitement, les murs de l’hôpital, les entretiens avec la psychologue ou le sourire des soignants qui a eu le plus d’influence. Mais il est sorti de sa dépression progressivement. L’angoisse profonde s’est dissipée. L’agression qu’il avait vécu n’avait plus la même portée. La chape de plomb qui lui recouvrait les épaules s’est peu à peu évaporée. La gravité qui l’envahissait a peu à peu cédé sa place à une légèreté. Les envies, le plaisir sont revenus à pas de félins, discrètement, mais sûrement. Nicolas pouvait à nouveau se projeter dans l’avenir.

Après un âpre combat, on pouvait dire pour la deuxième fois: Nicolas 2, dépression 0!

Josette et l’odeur de pourri

odeur de pourri

Josette faisait partie des patients dont j’avais hérités sur le poste que j’occupais à l’hôpital général. Je la voyais pour la surveiller car elle avait eu une hospitalisation dans le service. Pour une dépression dite à caractéristiques psychotiques. Cela veut dire que lorsqu’elle avait été en dépression, elle avait eu aussi des éléments un peu bizarres. Avec des croyances particulières, délirantes. Et des hallucinations.

Josette était mariée depuis quarante-six ans avec Pierre. Ils avaient partagé des moments heureux. La naissance de leurs trois enfants. Leur éducation jusqu’à leur départ de la maison, qui fut nettement moins sympathique. Ils étaient tout pour elle et se retrouver sans aucun de ses rejetons dans la demeure familiale lui était insupportable. D’autant qu’ils avaient choisi des études qui les avaient amenés à tous partir à l’étranger. Tous les trois étaient à plus de huit-cent kilomètres d’elle.

Chouchouter sa progéniture faisait partie de son code génétique et aller à l’encontre de cette caractéristique biologique ne pouvait qu’entraver son bonheur. Non pas qu’elle n’aimait pas Pierre, mais il faut avouer qu’elle l’avait toujours considéré plus comme un bon père qu’un bon mari.

Alors se retrouver dorénavant seule avec lui n’était pas pour l’enchanter. Il était d’un tempérament rigide, aimant bien que les choses soient carrées, rangées. Pierre n’aimait pas trop la surprise, le changement. Bref il avait plutôt une personnalité obsessionnelle. Josette, quand à elle, était d’un tempérament plus spontané, fantasque. Elle avait une certaine originalité qui allait à l’encontre de la routine que Pierre aurait voulu installer de manière immuable.

C’est comme ça que l’ennui s’est immiscé dans la vie de Josette. Quelques grammes par ci, de bons gros kilos par là. Les journées commençaient de plus en plus à se ressembler et elle ne parvenait plus à faire la différence entre un dimanche et un mardi. Josette a alors fait sa première dépression. Pas classique.

Les premiers signes furent de se plaindre que tout ce qu’elle mangeait avait l’odeur et le goût de brûlé ou de pourriture. Ses sens la trompaient et elle avait des hallucinations olfactives et gustatives.  Puis elle enchaîna avec le reste du cortège des graves dépressions. Jusqu’à devenir incapable de sortir du lit, se laver, se nourrir. Chaque geste était considéré comme un effort impossible. Sa volonté n’était pas en mesure d’être stimulée suffisamment pour mettre en oeuvre ce que son cerveau décidait par moments, quand elle réussissait à prendre une décision.

Alors il fut décidé qu’elle soit hospitalisée. En psychiatrie. Mon prédécesseur s’est bien occupé d’elle, la tirant de cette mélancolie délirante avec un traitement bien conduit. Josette avait repris du poil de la bête et pouvait à nouveau jouir de l’intégralité des performances de ses sens. Elle put sortir de l’hôpital avec son traitement et fut suivie par mon prédécesseur en consultation à l’hôpital.

Quand le relais fut fait avec moi, j’ai pu constater  que Josette n’était pas déprimée au sens strict, mais conservait quelques symptômes résiduels. Un certain ennui et des envies relatives. Mais qui allaient avec l’histoire de son couple.

Elle était très demandeuse de réduire son traitement dont elle était convaincue qu’il lui avait fait prendre du poids et ne contribuait pas à la rendre la plus énergique. Les traitements qu’elle prenait pouvaient avoir ces effets indésirables. J’ai accédé à sa demande. Petit à petit. J’ai mis plus d’un an à retirer ses deux antidépresseurs et son antipsychotique.

Elle a rechuté le mois qui a suivi l’arrêt définitif du dernier antidépresseur.

Exactement comme la fois précédente. L’odeur et le goût de pourri. Puis l’envie de rien, jusqu’à ne plus quitter le lit. En très peu de temps.

Pierre m’a clairement fait comprendre qu’il divorcerait si Josette restait dans cet état.

Alors je l’ai refaite hospitaliser. En remettant les traitements pleine posologie.

Et en un mois et demi, elle s’est remise.

Il est resté.

J’ai promis de ne plus retirer son traitement et de le dire à la collègue qui reprendra le flambeau une fois que je serai partie.

Non! Il n’y aura pas de prochaine rechute…

Romain ou comment la chute conduit au Tourette

Tourette

Romain a croisé mon chemin à l’hôpital général. Il m’avait été adressé pour un syndrome de Gille de la Tourette consécutif d’un traumatisme. Rien ne serait arrivé sans “la faute à pas de chance”, comme il le disait si bien.

L’accident

Quelques années auparavant, alors qu’il était avec des amis, un pari fut fait. Ils avaient un peu bu, étaient en confiance, imaginatifs et un peu désinhibés. Alors il est monté sur un poteau de signalisation d’une impasse. Un truc sympa entre potes. Une gentille bêtise sans conséquences. Pour rigoler, faire une photo sur le trône et montrer ses aptitudes simiesques encore développées. Un pied, le deuxième par dessus le premier. Le premier revient au dessus du deuxième. Et zweep! Il glisse en arrière, tombant sur le crâne de tout son poids et d’un peu moins de deux mètres. Sur le bitume. Violemment.

Ses copains furent affolés, appelèrent les pompiers et il fut rapidement pris en charge en neurochirurgie. Un hématome s’était formé dans sa boîte crânienne, risquant de comprimer son cerveau. Après évacuation de l’hématome, il fit quelques jours de coma et fut hospitalisé quelques semaines. Il récupéra toute sa motricité. Sur le plan cognitif, il avait des performances proches de la normale, avec une vitesse de traitement de l’information légèrement moins bonne. Son aptitude au langage était globalement comme avant . Il avait juste un syndrome de Gille de la Tourette qui était apparu.

Diagnostic du syndrome de Gille de la Tourette (SGT)

Ce diagnostic est posé lorsqu’une personne souffre de tics involontaires, soudains, brefs et intermittents, se traduisant par des mouvements (tics moteurs) ou des vocalisations (tics sonores). Il s’ajoute fréquemment un ou plusieurs troubles du comportement : déficit de l’attention-hyperactivité, troubles obsessionnels compulsifs, crises de panique ou de rage, troubles du sommeil ou de l’apprentissage. Elle a souvent une composante génétique et débute la plupart du temps dès l’enfance. Pour plus de renseignements, voici la fiche orphanet sur cette maladie:

https://www.orpha.net/data/patho/Pub/fr/GillesdelaTourette-FRfrPub43.pdf

Cette maladie potentiellement assez impressionnante n’est pas inconnue du grand public. Plusieurs films ou séries mettent en scène des personnages qui en sont atteints. Notamment quelques épisodes d’Ally Mac Beal ou John sort avec une femme qu’il défend d’abord au tribunal pour avoir commis des crimes à cause du syndrome de Gille de la Tourette. De même, dans l’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Oliver Sacks fait état d’un de ses patients, Ray, pour qui cette pathologie est synonyme de créativité musicale. Une fois le traitement effectif, il la perd et se demande si les tics ne sont pas son identité propre. Et que finalement vouloir lutter contre le transforme en quelqu’un qu’il n’est pas prêt à connaître.

Romain

Pour ce qui est de Romain, l’origine de son syndrome n’était pas classique. Mais les symptômes l’étaient. Qui le mettaient en grande difficulté. Les tics moteurs ne lui posaient pas trop de problèmes. Il clignait des yeux, haussait les épaules et se tapotait les genoux lorsqu’il était assis. Par contre, ses tics vocaux l’avaient déjà conduit dans des situations dangereuses. Il pouvait rire involontairement, mais surtout, avoir des coprolalies (proférer des insultes involontaires). A savoir chez lui de verbaliser à voix haute ce qu’il peut penser en présence des personnes. Comme Romain vit avec l’allocation adulte handicapé (AAH) car il n’arrive pas à travailler, il habite en HLM dans une cité de banlieue, avec une population diversifiée.

Tous les jours, Romain a l’impression de risque sa vie. Il lui arrive régulièrement de dire “sale noir”, “bougnoule”, “face de citron” ou “gros tas” et autres insultes dirigées contre des personnes qui ont pu se retourner contre lui et lui casser la figure. Involontairement, bien entendu. Comme s’il ne pouvait retenir les pensées qu’il savait ne pas avoir à dire. Romain avait déjà perdu deux dents comme cela. Et n’avait pas vraiment envie que cela continue.

Son moral était dans les chaussettes et il avait des envies de mourir pour ne pas avoir à continuer cette vie qui lui semblait trop difficile à vivre. Romain habitait loin et je ne l’ai pas vu très longtemps. J’ai un peu modifié son traitement. Il avait l’air mieux. Et puis il n’est pas revenu. Je me demande s’il a pu déménager et faire la formation qu’il avait eu dans les cartons à un moment de sa vie. A l’époque où l’espoir était plus vif…

Hara-kiri

Hara-kiri

On dit souvent en psychiatrie que globalement les différents troubles qui existent se répartissent de manière à peu près équivalente aux quatre coins de la planète. Oui, globalement. Mais une des choses qui par contre est très différente est l’expression de ces troubles et les croyances qui peuvent être données face à elles.

L’expression émotionnelle

J’ai eu ainsi l’occasion de voir ce que la coloration ethnique pouvait donner dans un contexte particulier. Chez les asiatiques en général, notamment les japonais, l’expression des émotions est très mal vue, et un signe de mauvais self-contrôle. On se doit en toute circonstances de rester calme, malgré les tourments que l’on peut ressentir. Il s’agit bien évidemment de principes éducatifs, qui disparaissent souvent chez les jeunes générations “intégrées” à la société occidentale. Mais pas toujours…

Ainsi, lorsqu’un accident de la voix publique arrive en France, nous aurons droit à une agitation, un flot de parole d’intensité et de hauteur variée. Et des gens qui se mettent sur la figure, s’insultent dans un certain  nombre de cas. Très loin de ce qui se passe au Japon, où les protagonistes sortent de leur voiture pour signifier qu’il y a un problème, constatent les dégâts éventuels et remontent dans leurs voitures respectives. Sans un bruit. Sans aucune expression émotionnelle. Comme le maquillage des clowns, figés dans des émotions qu’ils ne traversent pas, l’air neutre quoiqu’il leur arrive.

Ginko

Alors quand Ginko, vingt-deux ans, étudiant sage et discipliné, qui était plutôt apprécié de ses camarades de faculté de mathématiques, a commencé à déprimer, son visage n’a pas beaucoup changé et personne ne s’est rendu compte de l’étendue de sa souffrance. Il broyait du noir à longueur de journée et aurait pu aisément tromper de bons joueurs de poker sur son jeu.

Et pourtant, il n’avait pas un jeu facile à vivre. Il venait de se faire larguer par sa petite copine avec qui il était resté trois ans. Mais comme il était très secret, ses parents n’étaient pas trop au courant. Et peu de gens avaient eu l’occasion qu’il se confie à eux.

Seul son discours aurait pu laisser présager que les choses commençaient à tourner au vinaigre. Il commençait en effet à faire des remarques dont il n’avait pas l’habitude antérieurement. Très pessimiste. Sans pour autant que cela le concerne. C’était juste la manière dont il commençait à voir le monde. Presque sur un versant apocalyptique, de plus en plus convaincu que les choses se dégradaient.

Hara-kiri

Alors quand il s’est retrouvé aux urgences avec le sabre qui ornait le salon planté dans son thorax , après avoir fait hara-kiri, tout le monde fut très étonné: sa famille comme ses amis. Pas de conflits connus ni de déshonneur à l’horizon qui puisse pour eux justifier un tel geste.

Par chance, il était meilleur mathématicien que samouraï et son maniement de sabre ne lui permit pas de faire les mouvements nécessaires pour que l’éventration le conduise à la mort. Les chirurgiens qui l’opérèrent en urgence permirent de le sauver et il fut hospitalisé dans le service de psychiatrie où je travaillais à ce moment.

Peu d’asiatiques se plaignent et l’expression émotionnelle peut ne quasiment pas exister. Ginko était de ceux-là. Il donnait froid dans le dos car je me sentais démunie face à lui. C’est comme si je ne pouvais rien me mettre sous la dent en tant que psychiatre pour évaluer la souffrance et prévoir s’il y avait un risque de récidive ou pas. Avec l’impression de lutter avec un cure-dent contre la maladie psychiatrique armée du même sabre avec lequel il avait tenté de s’ôter la vie.

Reboot?

Une autre manière de voir les choses pourrait être de dire qu’il avait peut-être des symptômes dépressifs détectables avant son geste, mais que l’électrochoc de celui-ci a fait comme une RAZ, un reboot qui lui a permis de sortir de la dépression. J’avais déjà vu cela pour d’autres patients malgré des tentatives de suicide d’une telle gravité que le passage en réanimation était souvent le dénominateur commun.

Le fait est que Ginko semblait n’avoir aucun des habituels symptômes de dépression recherchés à l’examen psychiatrique. Après l’avoir gardé un certain temps en évaluation à l’hôpital, plus pour se rassurer que pour faire quelque chose, il sortit et continua le suivi en consultation. A ce jour, il va toujours bien, illustrant la difficulté de notre métier dans l’évaluation émotionnelle de nos patients dans certains cas.

Vivre  dans une chambre de bonne avec un ex-taulard

chambre de bonne

La fidélité

J’ai suivi Denise en consultation pendant deux ans, sur les trente ans de fidélité qu’elle avait avec l’hôpital. Elle avait vu défiler plus de psychiatres que moi de nombre de services de psychiatrie différents.

Un diagnostic initial de “trouble anxiodépressif” justifiait ce suivi. Elle avait été « sauvée » d’une dépression sévère pour laquelle elle avait été hospitalisée dans le service. Denise n’avait plus depuis longtemps besoin d’être suivie que tous les trois mois.

Je renouvelais son traitement antidépresseur et anxiolytique au long cours et elle me donnait des nouvelles de sa situation. Pour les anxiolytiques, je n’étais pas fière mais faire un sevrage dans ces conditions semblait acrobatique. 

La chambre de bonne

Elle vivait dans une chambre de bonne sous les combles dans un vieil immeuble d’un quartier insalubre, bruyant et mal famé. Denise sortait peu de chez elle car gravir les six étages à pieds commençait à devenir un luxe.

Âgée de 78 ans, fatiguée, elle ne pouvait se permettre de faire elle-même ses courses. Elle hébergeait donc depuis cinq ou six ans Mohammed, un ancien taulard qui l’aidait en contrepartie aux tâches quotidiennes.

La routine des consultations antérieures

Elle oubliait régulièrement des consultations et j’étais obligée de la relancer par courrier car elle n’avait pas de téléphone chez elle, et encore moins de portable.

Chaque consultation se déroulait à peu près de la même manière. Boitant, aidée de sa canne, Denise faisait une pause tous les trois ou quatre pas pour respirer sur le trajet de la salle d’attente à mon bureau.

Arrivant dans mon bureau en suant, une odeur mêlée d’urine et de moisi, avec des vêtements sales, on pouvait penser qu’elle était clocharde. Le bruit de sa canne rythmait son pas court et sa voix chevrotante sortait d’une bouche édentée. Denise devait avoir une maladie de Parkinson sous-jacente non diagnostiquée.

Les tentatives  d’adressage à un neurologue s’étaient heurtées à des oublis répétitifs. Elle était seule, sans famille. Seul Mohammed l’aidait, mais disparaissait parfois plusieurs jours sans donner de nouvelles.

J’initiais la consultation pour tâter le terrain.

La dernière consultation
  • Comment allez-vous, Denise?
  • Ça va pas Docteur, ça fait trois jours que j’ai plus de médicaments, j’suis très angoissée, j’dors plus. Et pis j’en peux plus de cet appartement, de c’quartier. J’aimerai déménager, partir dans un endroit où y a moins de bruit, moins d’gens.

A chaque fois que je la voyais, c’était les mêmes paroles, les mêmes durées d’absence de prise de traitement…

J’avais parfois l’impression de revivre la même consultation.

  • Où en êtes-vous des démarches de demande de changement de logement auprès de l’office HLM?
  • Chai pas, ça fait longtemps que j’ai pas essayé d’y aller. En ce moment, j’arrive plus trop à sortir.
  • Et Mohammed il vous aide encore? Il travaille en ce moment?
  • Cui-là il a disparu de la circulation depuis quelques semaines, il m’a dit qu’il avait trouvé un travail et une p’tite copine.
LA solution?

En finissant mon contrat sur l’hôpital, je me suis dit qu’une chose serait plus efficace pour aider au mieux cette pauvre dame:

Rompre la fidélité qui l’avait amenée à consulter encore et toujours à l’hôpital général. On y soigne bien mais il y a mieux pour les intrications sociales.

Adressée sur son secteur, elle pourra bénéficier de visites à domicile et d’un suivi avec une assistante sociale. Celle-ci prendra  plus à bras le corps sa situation pour avoir un logement plus décent à un âge aussi avancé.

Le psychiatre et la mort: lutte au quotidien

 

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