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La violence de l’amour et le double sourire

double sourire

Antoine est un rescapé de la violence de l’amour. De l’intensité que les émotions non réciproques peuvent provoquer. Parce que l’amour, lorsqu’il est partagé, amène son lot d’affects positifs, la plupart du temps. Alors que son caractère unilatéral, qu’il soit dès le départ ou qu’il change en cours de route, provoque souvent un certain nombre de remous qui parfois assaille sa victime de manière dévastatrice. Si la tendance de personnalité le favorise, la dépression peut se greffer sur un chagrin d’amour. Et quand le tempérament tire sur l’impulsivité, un geste grave peut émailler le parcours de l’énamouré déçu.

En l’occurrence, Antoine s’est senti déshonoré que Sylvia le quitte. Personne n’avait le droit de lui faire ça. Le larguer. Lui. Le directeur général d’une boîte d’une trentaine de salariés. Dont Sylvia faisait partie. Il avait pensé qu’il ne pourrait plus jamais revenir au travail et la revoir alors qu’ils n’étaient plus ensemble.

Après deux ans de relations oscillant entre l’harmonie et le chaos, il avait tout de même réussi à accepter qu’elle vienne chez lui avec sa fille. Malgré toute les précautions qu’il avait réussi à imposer dans leur couple lorsqu’ils étaient au travail, Antoine était certain que des proches collaborateurs avaient fini par être au courant de leur relation. Et ça il ne le supportait pas. Il préférait qu’on le croie célibataire, libre, disponible à chaque instant. Pour ne pas rater une occasion. On ne sait jamais. Des fois qu’un plan cul d’un soir puisse se faire en toute discrétion.

Antoine s’est dit qu’il ne pouvait plus rester sur Terre dans ces conditions. Vrai célibataire. Ce n’était pas acceptable. Alors il a pris un couteau de boucher dans le tiroir de sa cuisine. Cet homme pragmatique a regardé la lame et s’est dit que ce serait douloureux. A ce moment, il s’est souvenu du vieux rhum que lui avait ramené sa soeur deux ans auparavant de la Guadeloupe. Promptement, Antoine s’est servi un premier verre, qu’il a tenté de savourer.

Mais il était encore craintif quant à ce qu’il allait ressentir. Il s’est donc resservi. Un deuxième. Puis un troisième. Les autres, il ne les as pas comptés. Mais le courage a commencé à diffuser plus facilement dans ses veines, jusqu’au moment où Antoine a reposé la main sur le couteau. Et d’un geste unique, rapide et puissant, le couteau a fait sur son cou le mouvement que le violoniste fait subir à l’archet sur son instrument.

De la peau, des muscles, une jugulaire, les cartilages de la trachée. Une belle plaie qu’il avait pu tailler dans sa chair presque sans la sentir, formant un double sourire. C’était donc vrai, à ce point, l’efficacité anesthésiante de l’alcool…

C’était fait. Maintenant, il n’y avait plus qu’à attendre. Bientôt, tout cela n’existerait plus. Peu à peu, il se sentait partir, comme s’il s’endormait. Puis un voile noir s’abattit sur ses yeux dont les paupières lui semblaient déjà si lourdes. Inconscient.

Brièvement, Antoine s’est réveillé un moment dans la flaque de sang qui se vidait de sa gorge, avant de reperdre connaissance.

Heureusement que Sylvia avait encore les clefs de chez lui. Et de bons réflexes. Bien que la scène qu’elle vit se fixa à jamais sur ses rétines et dans sa mémoire, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, elle fit le 15 sur le clavier de son téléphone comme le nouveau-né gonfle ses poumons en quittant la douceur et la chaleur du ventre de sa mère. Spontanément. Sans réfléchir. Antoine avait de la chance d’habiter dans une zone  bien dotée sur le plan hospitalier. Le SAMU fut rapide. Et la régulation avait prodigué les bons conseils.

Il a repris conscience définitivement en réanimation chirurgicale, les yeux encore collants, la bouche pâteuse. Antoine se sentait sec, vidé de l’intérieur. Il avait affreusement mal à la gorge et sentait que cela tirait terriblement au niveau de son cou.

Antoine apprit un peu plus tard qu’il avait eu droit à quelques poches de transfusion en plus de l’hydratation massive dont il avait bénéficié.

Après récupération en réanimation, Antoine a été transféré dans notre service de psychiatrie, où je l’ai rencontré. Il avait des RDV réguliers avec les chirurgiens, soit dans leur service soit dans le nôtre, notamment pour suivre l’évolution de la cicatrice.

J’ai d’abord été surprise par le contraste entre son apparente froideur et l’intensité des émotions qu’il pouvait décrire lorsqu’il parlait de sa relation avec Sylvia.  L’expressivité de ses émotions n’existait pas ou plaquait-il des mots relatifs à des émotions qu’il ne ressentait pas? Etait-il joueur de poker, sachant masquer ce qui se passait en lui ou manipulait-il en faisant état d’émotions feintes?

Dans tous les cas, la souffrance était là, présente, au point qu’il ait décidé de mourir de manière assez impressionnante. Sa cicatrice me faisait penser au Joker de Batman, au sourire berbère. Certains ont un double menton. Lui, avait un double sourire (quand le supérieur se mettait en action!)

D’emblée, je ne me suis pas sentie à l’aise avec lui. Il y avait un truc que je ne sentais pas. Bizarrement, j’avais l’impression qu’il était là par erreur. Très rapidement, il n’a plus présenté de symptômes dépressifs. Il n’avait déjà plus d’idées suicidaires à notre première entrevue (ce qui m‘a rappelé Gingko et son Hara Kiri qui m’avait bluffée). Etait-ce encore une fois l’action de la réanimation? Avait-il reçu par hasard de la Kétamine lors de sa chirurgie, décrite comme efficace contre la dépression et les idées suicidaires rapidement après la perfusion et durant jusqu’à parfois deux semaines? Je ne le savais pas et avoue que ces questions n’étaient pas présentes au moment où je le voyais.

Antoine me paraissait en fait le prédateur. Je ne parvenais pas à voir en lui la victime mais l’auteur du cauchemar qui avait amené Sylvia à prendre la décision courageuse de s’en séparer. Elle m’avait appelée pour s’enquérir des nouvelles de son ex compagnon et m’avait dressé le tableau d’un personnage soufflant le chaud et le froid, capable d’attentions magnifiques comme d’un désintérêt cassant et méprisant, pouvant être violent aussi bien verbalement que physiquement. Sylvia m’avait bien sûr précisé de ne surtout pas dire qu’elle avait appelé. Elle ne désirait plus le voir et faisait des démarches pour changer de travail.

Je percevais qu’Antoine désirait paraître au mieux avec moi, faire bonne impression. J’étais décisionnaire de sa prise en charge psychiatrique, avec ce fameux pouvoir de le faire rester ou sortir de nos lits.

On pouvait dire assez facilement qu’Antoine avait une personnalité narcissique. Je ne rentrerai pas dans le débat sur le pervers narcissique, assez à la mode qui a été l’occasion à un certain nombre de collègues de rédiger des ouvrages à ce sujet. Cependant, au vu des éléments fournis par Sylvia, il n’était pas impossible qu’il puisse rentrer dans la description de ce type d’individus. Dont la jouissance de la souffrance de l’autre fait partie du profil. Je vous avouerai que ce n’est pas évident à aborder en entretien. En tous cas, à l’époque, je ne me sentais pas en mesure de pouvoir le faire.

Nous avons pu établir que son état émotionnel était meilleur sur une période assez longue. Sa cicatrice était belle. Antoine tolérait bien l’antidépresseur que ma collègue qui l’avait vu en liaison dans le service de réanimation avait introduit et dont je n’avais fait qu’ajuster la posologie. Nous lui avions trouvé un collègue pour le voir régulièrement à sa sortie.

Bref, il était sortant.

Sera-t-il une nouvelle fois victime de l’amour? En fera-t-il d’autres?

Etre psychiatre et hospitalisé en psychiatrie

psychiatre et hospitalisé

Alors que j’étais jeune interne, j’ai fait la connaissance de Jean-Edouard, se retrouvant dans une situation un peu délicate. Hospitalisé dans un service de psychiatrie de l’hôpital général. Lui, qui est psychiatre.

Bien évidemment il ne se pensait pas immunisé contre la maladie mentale en étant soignant dans ce domaine. Il avait d’ailleurs déjà eu deux dépressions au cours de sa vie. Mais tout de même. Se faire poser le diagnostic de dépression mélancolique. Dans sa fonction et à son âge. Cela signifiait tellement de choses. Dont il ne pouvait être rassuré. Jean-Edouard savait tout. Il anticipait le déroulé de la situation. Ce qui participait à la majoration de son anxiété. Le Sachant a une longueur d’avance sur le Non-Sachant. Mais à quel prix. Celui de la crainte et du catastrophisme. En ayant vu le pire, le grave, la tendance à sélectionner les histoires de patients qui ont le plus mal tourné amenait Jean-Edouard à s’imaginer avoir tous les critères de gravité possibles et être sûr d’avoir tous les effets indésirables les plus gratinés des thérapeutiques qui pourraient être proposées.

Pour être claire, dans une situation comme celle dans laquelle il était, Jean-Edouard pouvait bénéficier soit d’un traitement pharmacologique par antidépresseurs, à l’ancienne, en intraveineux, soit d’un traitement par électroconvulsivothérapie (ECT, aussi appelé sismothérapie ou électrochocs (voir cet article sur le même sujet).

Le meilleur traitement et le plus rapidement efficace est la solution qui reste dans l’imaginaire collectif la plus intimidante (voir cet article sur Fort Boyard et l’image de la psy en France). Pour les psychiatres, le référentiel n’est pas l’imaginaire, la littérature ou le cinéma (même si l’on peut s’en nourrir et l’intégrer), mais l’expérience clinique. Cependant, chaque expérience clinique est subjective. Et si tous les médecins ne se basaient que sur leurs expériences cliniques, la médecine n’aurait pas avancé aussi vite. La science, les études organisées, vérifiées, répétées, ont permis de partager les connaissances et ne pas se limiter aux siennes propres. Scientifiquement, dans le contexte de sa maladie, le traitement de choix pour aller au plus vite vers une amélioration durable était donc l’ECT.

Mais pour Jean-Edouard, ce n’était pas possible. Dans son expérience personnelle de psychiatre, il avait vu trop de patients avec des effets indésirables qu’il ne pouvait tolérer avoir. Perdre la mémoire, même transitoirement, était inacceptable pour lui. Cela l’angoissait terriblement.

Car oui, ce traitement de choix a la possibilité relativement fréquente de donner des troubles mnésiques. Le plus souvent, il ne s’agit que de troubles de l’encodage durant la période des chocs. Cela signifie que les personnes oublient entre deux séances un certain nombre d’événements qui leur sont arrivés. Surtout lors de ce qu’on appelle le traitement d’attaque. C’est une période ou les chocs sont rapprochés, au début, avec deux ou trois séances par semaine, pour faire rapidement régresser les symptômes. Habituellement il n’y a pas d’impact sur la mémoire des événements arrivés avant le début des chocs et après la fin des chocs. Parfois, cela peut déborder et des pans entiers de mémoire semblent avoir disparu. La plupart du temps, quand cela arrive, c’est en fait comme si les souvenirs avaient joué au Rubik’s cube. Ils sont là, présents, mais mélangés. Il faut donc avoir la patience de pouvoir les retrouver, redécouvrir le chemin d’accès de leur nouvelle cachette.

Alors Jean-Edouard a choisi de refuser cette technique. Il a préféré sa bonne vieille perfusion d’ANAFRANIL (Clomipramine). D’autres effets indésirables peuvent survenir, mais ceux-là, il n’en avait pas peur. Ce n’était que du physique. Ce psychiatre sensible à la perte de contrôle garderait sa conscience de lui-même pleine et entière. Il ne risquerait pas sa mémoire, si précieuse.

Pour cette fois-ci, il avait eu le nez creux. Même si cette dépression était beaucoup plus grave que celles qu’il avait vécues par le passé, le traitement médicamenteux seul avait suffit à lui faire recouvrer toutes ses aptitudes. Jean-Edouard avait pu guérir de sa dépression. Reprendre le travail auprès de ses patients. Et amoindrir la culpabilité de les avoir un temps abandonnés.

Il avait su ce qui était le mieux pour lui. Nous l’avons écouté. Et ce malgré nos a priori sur ce que nous pensions qui aurait le plus d’efficacité le plus rapidement et la tentation d’essayer de le convaincre. Bien nous en prit. Jean-Edouard est guéri!

Paulette, séductrice de 93 ans, terrasse la dépression!

séductrice

 

Paulette est rentrée dans le service de psychiatrie de l’hôpital général où je travaillais car elle n’y arrivait plus. A quatre-vingt-treize ans, cette fraîche personne âgée ne s’en sortait plus à domicile.

Paulette avait été secrétaire particulière d’un magnat de l’immobilier parti faire fortune aux Etats-Unis, où elle a vécu quelques dizaines d’années. Ayant eu de nombreux amants dans sa vie, elle ne s’était jamais mariée et n’avait jamais eu d’enfants. Belle blonde aux yeux bleus, Paulette avait vécu pas mal de choses dans sa longue vie, qu’elle ne regrettait pas. Les hasards des rencontres et les différents choix faits ne l’avaient pas amenée à être mère, et logiquement donc pas grand-mère. Cela ne lui posait pas de problème. Cette femme à forte personnalité avait des dons artistiques, tant dans le dessin, la peinture, que dans le chant. Paulette avait aussi été la muse d’autres artistes. Son débordement de vie lui avait permis de rencontrer pas mal de monde et elle avait eu de nombreux·ses ami·e·s. Bien évidemment, du fait de son grand âge, Paulette avait eu l’occasion d’en voir mourir l’écrasante majorité. Du coup, comme beaucoup de personnes approchant du centenaire, elle souffrait de cette fameuse maladie du siècle, grandissante dans nos sociétés occidentales: la solitude.

Alors Paulette s’était organisée en hébergeant une personne chez elle qui en contrepartie l’aidait à faire les choses qu’elle avait de moins en moins de facilité à faire (voir cet article sur une autre patiente ayant eu la même idée). Le ménage, les courses pour porter les choses trop lourdes pour elle, un peu de cuisine. Augustine n’était pas aide à la personne à proprement parler mais officiait comme tel en bénéficiant du logement trop grand de Paulette. Elles fonctionnaient bien toutes les deux et chacune y trouvait son compte. Jusqu’à ce que Paulette chute et se fasse une fracture du col du fémur droit. La fameuse. La fracture bien connue des gériatres comme génératrice d’une perte d’autonomie responsable d’un risque élevé de décès chez le sujet âgé. Comme il se doit, Paulette a été hospitalisée, d’abord en orthopédie pour bénéficier d’une PTH (prothèse totale de hanche), puis en centre de rééducation afin de récupérer son aptitude à la marche. Elle était motivée. Puis, notre adorable nonagénaire est rentrée au domicile.

Et c’est là que tout s’est gâté. Augustine avait fait comme chez elle en son absence. Elle avait remanié l’appartement de Paulette qui du coup ne reconnaissait plus son chez elle. Cela l’avait désorientée. Ne retrouvant plus ses repères, il y avait une perte de temps, une désorganisation et une terrible sensation de désappropriation. Mais Augustine avait tellement fait pour elle qu’elle n’osait pas se plaindre. Paulette tentait de s’en sortir, et ravalait sa colère, son désarroi. Tout en ruminant à ce sujet. Au début de manière tolérable. Et progressivement jusqu’à l’envahir à chaque instant de son éveil. Ainsi que de ses rêves. Paulette en était arrivée à une dépression mélancolique. Elle ne quittait plus son lit, ne se lavait plus, ne s’habillait plus, elle qui était en temps habituel si coquette. Plus rien ne comptait. Elle pensait finir à la rue, que son appartement n’était plus le sien (voir cet autre article illustrant le vécu dépressif sévère d’un autre patient).

Emilie, une nièce par alliance était la seule personne ressource qui lui semblait bienveillante. De loin, elle comprit que la situation nécessitait une prise en charge psychiatrique et fit la démarche de se rapprocher de notre service. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Paulette.

Du fond des entrailles de la Terre, elle est rapidement revenue, par un traitement antidépresseur bien conduit. Bonne répondeuse, j’ai vu cette vieille personne initialement désincarnée, morte vivante, reprendre progressivement une prestance impressionnante. Paulette, du haut de ses quatre-vingt-treize ans, se remettait à se maquiller avec soins, mettre de la lingerie fine qui la rendait ultra sexy et avait des attitudes aguicheuses qui avait même fait dire à l’un de mes internes de l’époque:

  • J’aurai bien aimé la connaître avec soixante ou soixante-dix ans de moins. Elle devait être une sacré bombasse! J’avoue que même à cet âge ça me fait quelque chose…

Et il est vrai que l’on sentait la séductrice qu’elle avait dû être toute sa vie.  Remise d’aplomb, elle était de nouveau capable de chanter tel le rossignol, avec une voix qui n’avait rien à envier à celle des chanteuses professionnelles arrivées à cet âge glorieux. Plaire était dans son ADN. Les rides et les autres traces du temps écoulé que son corps avait gardé ne masquaient pas la jeune femme qu’elle était encore, éternellement. Son esprit vif et espiègle, curieux et aventureux n’avait pas changé et l’on ne sentait pas la marque des années passées sur elle.

Naturellement, elle est sortie du service pour retourner chez elle. En prenant soin de voir avec sa nièce comment gérer avec Augustine ce retour.

Manifestement, nous n’avions pas été suffisamment vigilant·e·s et prévoyant·e·s. Car deux mois après, Paulette est revenue dans le service dans le même état que la fois précédente. L’ombre d’elle même. Quasi mutique. Incapable de se débrouiller à la maison.

A nouveau, mais sur un temps beaucoup plus long, Paulette s’est remise de cette rechute dépressive. Le rossignol chantait à nouveau! Nous ne savions initialement pas si cette rechute marquait uniquement un trouble de l’humeur ou si cela ne signait pas un processus démentiel débutant sous-jacent. Nous lui avons donc fait un bilan neuropsychologique. Il était rassurant. Paulette n’avait pas de maladie d’Alzheimer ni d’autre démence. Mais elle avait été échaudée par l’expérience du retour au domicile. Et du fait de la moindre confiance qu’elle avait en Augustine, et de l’insistance de sa nièce Emilie, Paulette finit par accepter d’aller au mouroir. C’est ainsi qu’elle nommait la maison de retraite ou EHPAD pour Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (voir cet article relatant le vécu de l’intérieur d’une employée d’EHPAD).

Les dernières fois que j’ai vu Paulette en consultation, elle allait bien. Elle me tenait au courant de l’ambiance de son lieu de villégiature.

  • Non mais vous imaginez docteure, il n’y a que des vieux là-dedans. Ce n’est pas comme ça que je vais trouver l’amour de ma vie!  
  • Vous oubliez votre âge? vous n’êtes pas forcément la plus jeune, non? lui rétorquais-je, amusée.
  • Popopo! L’âge, c’est dans la tête. Je ne m’accorde pas avec la majorité de ces gens-là. Ils étaient déjà vieux avant de rentrer au mouroir, mais là-bas, on nous y précipite, vers la fin.
  • Qu’entendez-vous par cela?
  • L’infantilisation est la sensation la plus désagréable que je peux ressentir au quotidien. Des employé·e·s nous parlent comme à des gamins  de quatre ans. Ça m’horripile. Alors je le fais savoir. Et je ne suis pas forcément très aimée. Mais je m’en fout. Le respect doit être bilatéral.
  • Effectivement, ça ne doit pas être très agréable.
  • Pour compléter, la nourriture est sans saveur. Les cuissons abominables. Ils se trompent régulièrement de menus. Les activités manquent d’entrain. Mais du coup je m’engage. J’ai fait signer une pétition par les autres résidents et leurs familles pour obtenir une cuisine plus décente. Et cela a été pris en compte!
  • Ça ne m’étonne pas de vous. Gardez cet état d’esprit que vous avez toujours eu. Il continuera de vous emmener loin.

Partie de l’hôpital, je ne sais pas ce que Paulette est devenue. Mais elle m’a marquée. J’espère que j’aurai autant la pêche qu’elle plus tard.

Quand j’y repense, je me demande bien ce qui conserve tant. La coquetterie? La jeunesse de l’état d’esprit? Ou le fait de ne pas avoir eu d’enfants?

C’est râpé pour le dernier critère, mais je crois que je vais  un peu plus m’investir dans les deux premiers…

 

Philippe privé de suicide: le réa Voldemort a encore frappé!

Voldemort

Philippe est arrivé dans le service avec une colère que je n’avais encore jamais vue pour ce genre de motif. Il en voulait à mort au réanimateur qui la lui avait volée, justement. C’était SA mort. Et ce réanimateur était un véritable Voldemort. De quel droit un inconnu avait-il pu avoir l’indécence de faire échouer un projet qu’il avait mis tant de temps à programmer. Philippe fulminait contre cette ingérence et n’avait que faire du principe de non assistance à personne en danger. Mourir était son choix. Et il pensait avoir suffisamment réfléchi pour qu’il puisse se réaliser. Il avait tout perdu. Alors à quoi bon rester sur cette planète qui n’avait plus rien à lui proposer…

Philippe faisait partie de ces gens dont la vie avait été faite de choix pas toujours évidents. Il était d’une génération et d’un milieu pour laquelle l’homosexualité ne pouvait être assumée. Dans ces conditions, cet homme sage mais non téméraire n’avait pas l’intention de lutter contre la société dans laquelle il vivait. Frustré mais conciliant, il s’était donc marié et avait eu trois enfants. Je ne sais pas si Philippe a été un bon père. Il ne le savait pas non plus dans l’absolu, mais il se souvenait avoir participé à l’éducation de ses enfants et avoir été présent quand ils en avaient eu besoin. Jusqu’à ce que la période sociale soit plus propice à son coming out. A ce moment là, ses enfants avaient plus de vingt ans tous les trois. Mais le divorce fut mal pris. L’une de ses fille et son fils coupèrent les ponts. L’autre de ses filles garda le contact, cependant distendu par les milliers de kilomètres qui les séparaient. Elle travaillait aux Etats Unis.

Philippe n’était pas du genre à butiner. Il était tombé amoureux d’un homme, Gérard, avec qui il avait rapidement partagé sa vie. Des années de bonheur absolu. Jusqu’à l’arrivée du SIDA. Qui décima bon nombre de ses amis de l’époque. A petit feu, mais beaucoup plus vite qu’il ne se serait imaginé, Gérard s’est éteint de cette maladie pour laquelle les traitements n’existaient pas encore.

Après un long deuil, il avait rencontré Maxime. Philippe avait à nouveau pu vivre une heureuse vie de couple. Jusqu’à l’année précédant son admission à l’hôpital. Car pour le coup, il avait eu l’occasion de fréquenter ce genre de lieux publics des mois durant pour Maxime, atteint d’un cancer du pancréas. A l’époque, on disait qu’au moment du diagnostic, le pronostic n’était pas de six mois. Maxime en avait tenu neuf. Mais dans quelles conditions. Philippe avait été un soutien indéfectible jusqu’à la fin, mais il s’était effondré à la mort de Maxime, trois mois avant son geste suicidaire. Ce deuil était de trop pour lui.

En conséquence, Philippe s’était soigneusement préparé. Il avait attendu un déplacement de son sympathique voisin, seul contact restant qui venait régulièrement le voir chez lui. Cet homme méticuleux avait accumulé trois mois de traitement pour le cœur et la dépression. Philippe avait même prévu qu’il y aurait de grandes chances pour qu’il vomisse avec ce cocktail là. Alors il avait demandé à la pharmacie un traitement contre les vomissements. Sans ordonnance, et devant les questions du pharmacien, il avait bredouillé un oui mal assuré lorsque celui-ci lui avait parlé des vomissements du mal de transports. Philippe s’est retrouvé avec de la Cocculine pour lutter contre les vomissements liés à une ingestion massive de médicaments.

Motivé par la délivrance de cette existence qui n’avait plus de sel pour lui, Philippe avait méthodiquement absorbé plus d’une centaine de comprimés. Il aurait dû mourir. Mais c’était sans compter sur trois paramètres, qui réunis, lui occasionnèrent la vie sauve. D’abord, son voisin eut une annulation de son vol et rentra donc plus tôt que prévu. Suffisamment pour le retrouver allongé dans son vomi et les blisters des comprimés qu’il avait consommés. L’inefficacité de la Cocculine était ce deuxième paramètre nécessaire, une partie des médicaments étant ressortis. Le troisième paramètre était l’efficacité des secours et la vitesse de son transfert en réanimation. Qui le garda quinze jours entre la vie et la mort, avant de nous le transférer pour prise en charge de sa dépression sévère, issue de ce deuil pathologique.

Philippe vouait une haine sans équivoque à Voldemort et l’équipe de réanimation qui l’avaient sauvé, en permettant une élimination plus rapide des médicaments qu’il avait ingurgités et en soignant la pneumonie d’inhalation due à la fausse route du vomi dans ses poumons. Il développait une énergie psychique massive dans cette émotion, tandis que nous nous employions à le mobiliser autrement. Pendant que le traitement antidépresseur faisait son job, nous avons contacté les différents membres de son entourage, familial et amical. Son ex femme avait gardé une certaine tendresse pour lui et ils avaient gardé contact. Elle ne lui avait finalement pas gardé tant rigueur d’avoir éclaté la cellule familiale et avait beaucoup œuvré pour mobiliser leurs enfants à une reprise de contact. Ainsi, Philippe put avoir la surprise de revoir sa fille venue directement de New York et son fils, à son chevet. Devant la mort ratée de leur père, ils avaient réalisé la vanité de sa mise au ban depuis toutes ces années.

Les émotions déclenchées par ce réajustement relationnel ne laissèrent pas indifférent Philippe. Avec l’aide de la chimie, peu à peu, la tonalité de son discours put changer. Sans oublier son Maxime pour autant, il comprenait que la perte de cet être cher n’avait pas vidé complètement son existence.

En définitive, cette histoire avait permis à Philippe de reprendre contact avec ses enfants qui ne l’avaient pas vu depuis des années et l’avaient quasiment renié. Lui qui pensait que la vie n’avait plus rien à lui offrir a pu voir que les choses ne sont pas figées, écrites dans le marbre.

Finalement, peut-être que ce réanimateur Voldemort n’était pas tellement un salaud…

Pour lire d’autres articles en lien avec le suicide voir:

https://lafolieordinaire.fr/index.php/2016/08/11/tentative-de-suicide-dun-infirmier-de-lhopital/

https://lafolieordinaire.fr/index.php/2016/08/07/le-psychiatre-et-la-mort/

https://lafolieordinaire.fr/index.php/2017/01/14/hara-kiri-2/

https://lafolieordinaire.fr/index.php/2017/09/28/depression-severe-pendaison-service/

Weronika ou la haine comme unique objectif de vie

Haine

 

Weronika faisait partie des patient·e·s de consultation dont j’avais hérité à ma prise de fonction dans le service de psychiatrie de cet hôpital général. La cinquantaine, plutôt belle femme, d’origine russe, elle se tenait toujours très droite, le visage sévère. Weronika était relativement bien habillée, portait des bijoux qui n’avaient pas l’air en toc et dégageait une certaine prestance.

Lorsqu’elle parlait, se mêlaient un accent anglophone car elle avait vécu vingt ans aux Etats-Unis, ainsi qu’une persistance de sa langue maternelle. Weronika peinait par moments à trouver ses mots en français et nous étions parfois obligées de passer par l’anglais pour certaines expressions quand la fluidité ne venait pas.  Avec les (grandes) limites de ma propre maîtrise de cette langue.

Ce qui me fait penser que nous sommes toujours aussi en retard en France pour l’apprentissage des langues. Que si l’effort ne vient pas des personnes concernées, ce n’est pas notre système scolaire qui permettra de corriger le tir. Durant toutes mes études de médecine, l’anglais représentait à tout casser deux heures par semaine pendant un an. Léger…

Weronika avait eu pas mal de soucis de santé qui avaient fait qu’elle avait dû recourir à une chirurgie de l’estomac. Un cancer de celui-ci avait été diagnostiqué et les chirurgiens avaient amputé une grosse partie de cet organe relativement utile au quotidien. Elle souffrait donc des conséquences de ce manque, avec ce qu’on l’on appelle le Dumping Syndrome.

Douleurs abdominales, crampes, diarrhées, nausées, vomissements, sueurs peuvent arriver au moment des repas: c’est le Dumping précoce. Faiblesse, étourdissement, fatigue, peuvent arriver une à trois heures après les repas du fait d’une hypoglycémie: c’est le Dumping tardif. Avec le temps et l’apprentissage des stratégies pour améliorer cela, Weronika était parvenue à ne plus ressentir les effets du Dumping précoce. Mais pour le Dumping tardif, rien n’y faisait. Cela la gênait et avait entraîné des préoccupations qui s’étaient intensifiées et participaient à dégrader son humeur.

C’était loin d’être la seule raison à cela…

L’autre grand problème dans la vie de Weronika était son ex-mari. Il faisait converger  quasiment toute son énergie psychique. Elle lui avait tout consacré pendant plus de deux décennies. Son temps, son amour et de nombreux sacrifices qu’elle regrettait amèrement. Weronika avait émigré aux USA avec ce chef d’entreprise pour vivre avec lui ce fameux rêve américain. En effet, elle avait  été l’indéfectible soutien dont il avait eu besoin jusqu’à un certain moment. Cette femme aimante qui faisait passer les autres avant elle même lui avait fait deux beaux enfants qu’elle avait éduqués seule. Il n’avait jamais levé le petit doigt pour eux. Trop pressé. Pas assez de temps disponible. C’est lui qui ramenait l’argent à la maison, tout de même…

Elle était donc restée au domicile conjugal pour s’occuper de sa marmaille. Weronika a laissé ses aspirations de côté pour que monsieur puisse se réaliser. Universitaire brillante dans son pays, cette femme s’était assise sur sa carrière et avait tout arrêté. Elle lui servait de potiche dans les dîner mondains où cela se faisait de ramener sa compagne.  Ses enfants ont ensuite grandi et sont devenus autonomes. Trop vite à son  goût. Et lorsque monsieur eût considéré que Weronika commençait à ne plus être de la première fraîcheur et qu’une potiche plus jeune ferait meilleur effet à son bras lors des dîners mondains, cela lui fit mal. Très mal. Tout ce temps sacrifié à l’autel de cet égoïste sans la moindre reconnaissance. Ses projets de carrière qu’elle avait abandonnés pour lui, pour ses enfants. Et maintenant elle se retrouvait seule.

Weronika décida alors de rentrer en Europe. Elle choisit la France pour les quelques attaches amicales qu’elle y avait développées avant de partir aux USA, et parce que sa fille avait choisi d’y faire ses études, moins coûteuses qu’au pays des burgers. Sa meilleure amie d’enfance vivait ici et elle lui fut d’un grand secours pour éviter de trop sombrer au départ de cette nouvelle vie. Weronika avait des biens, même si ce qui lui fut octroyé lui semblait dérisoire en relation à son investissement dans le couple.  Elle pouvait vivre correctement sur le plan financier sans se soucier de travailler jusqu’à la fin de sa vie. Cela ne lui permettait pas pour autant de s’accomplir et être heureuse.

Weronika était convaincue d’avoir gâché sa vie et ruminait à longueur de journée la haine qu’elle éprouvait désormais pour cet homme responsable de cette tournure désagréable que sa vie avait prise. Le foyer de ce sentiment profond était continuellement alimenté par les bûches des souvenirs des frustrations, des attentes et des espoirs jamais concrétisés qu’elle avait pu avoir sur le déroulement de son existence. Weronika ne vivait pas. Elle était suspendue dans le passé qui tournait dans son esprit comme si le temps était suspendu. Cette femme d’une grande intelligence ne pouvait s’en détacher. Weronika était envahie et n’avait pas de contrôle sur ce fantôme qui venait la hanter nuit et jour. Elle se consumait d’une colère et d’une tristesse sourdes, permanentes, chaque pensée soufflant sur la braise de la douleur.

Devenue une handicapée sociale, Weronika ne pouvait apprécier le partage convivial d’un repas sans se plaindre de son ex-mari. Seuls les plus résistants et fidèles pouvaient donc rester à ses côtés. Et pas trop souvent, pour se préserver. Elle était donc dans une solitude que les divers rendez-vous médicaux permettaient de rompre en partie.

Un jour, sa meilleure amie décida de la ramener au pays pour des vacances. Elle qui n’y avait pas mis les pieds depuis des années. Déracinée, elle avait la sensation de ne plus appartenir à ce pays, d’autant  qu’elle avait goûté un peu longtemps à la culture américaine.  Weronika en parlait comme d’une épreuve, ayant accepté à reculons cette expérience qui lui avait d’abord semblé incongrue. Après deux mois sur place, à fouler le sol de ses ancêtre, revenir à des souvenirs antérieurs à son malheur, à restaurer l’image de cette petite fille qui avait pu être heureuse, Weronika revint transformée.

Sa terre natale l’avait ramenée à la vie. Elle n’était plus bloquée dans le temps et pouvait à nouveau imaginer un avenir différent.

Dépression sévère et pendaison dans le service

dépression sévère et pendaison

 

Par moments il arrive que dans une institution certains souvenirs traumatisants remontent à la surface. Il y a parfois des moyens assez radicaux de les aider à faire ce cheminement, en répétant une situation qui n’aura pas alors que des airs de déjà-vu.

Nicolas est venu dans le service de psychiatrie générale où je travaillais à l’époque, pour une dépression sévère. Très sévère. Une de celles où l’on n’est plus que l’ombre de soi-même. Manger, se laver, s’habiller, lire, entrer en relation avec les autres. Tout semble si difficile à penser que l’action reste en suspens. A peine capable de la planifier qu’elle se meurt dans les méandres de notre cerveau. Ce cerveau trop préoccupé à penser à mal, ruminant les erreurs du passé, s’auto flagellant, se culpabilisant en n’étant plus en mesure de voir un avenir possible. Ce qui peut conduire dans ce cas à avoir le désir de mourir, pour abréger ces souffrances qui ne peuvent être tolérées durablement.

Cela pourrait correspondre à une “banale” histoire d’un quotidien de service de psychiatrie, les soignant·e·s ayant leurs ressources pour prendre le recul nécessaire à la bonne prise en charge des personnes en souffrance psychique. Cependant, Nicolas n’est pas n’importe qui. Comme on le dit parfois dans le jargon hospitalier, il est “connu du service”. Ce n’est pas la première fois qu’il vient. Et tou·te·s ceux·elles qui travaillaient à l’époque de sa précédente venue s’en souviennent. Ce qui remue de sacrés souvenirs.

Moi, jeune interne à peine débarquée dans le service, je ne pouvais qu’observer de l’extérieur cette situation peu commune. Et voir la détresse de Roberto, l’infirmier, et Anne-Sophie, l’aide-soignante, qui avaient été confronté·e·s au plus près à la prise en charge de Nicolas. Inexpérimentée et encore assez peu au fait des techniques psychothérapeutiques, je ne comprenais pas bien l’enjeu de leur positionnement.

Au départ, ils voulaient insister auprès de mon chef pour que Nicolas ne soit pas hospitalisé chez nous, en évoquant leur inaptitude à pouvoir s’en occuper. Je ne voyais pas trop la différence avec les autres patient·e·s dont nous nous occupions. Outre le fait qu’il soit agent de la police nationale et donc disposant d’une arme à feu de service avec laquelle il pourrait passer à l’acte éventuellement si l’envie lui prenait. Tout en sachant que comme il avait été amené par des collègues, il avait évidemment été transitoirement allégé de ce fardeau.

En fait, rapidement, ils s’expliquèrent. Lors de son hospitalisation précédente deux ans auparavant, Nicolas avait eu une symptomatologie à peu près équivalente. Et des idées suicidaires massives. Il avait donc mis à exécution son projet et avait soigneusement attendu la fin d’un tour infirmier pour se pendre dans sa chambre hospitalière avec ses draps. Heureusement que le protocole de surveillance était optimal et que la préparation du geste de Nicolas avait été suffisamment longue.

Roberto et Anne-Sophie l’ont dépendu. Ils ne savent pas exactement combien de temps il est resté accroché. Il était bleu. Ils ont fait les gestes de premier secours, appelé le réanimateur de garde. Il a nécessité un transfert rapide en réanimation où il est resté  une dizaine de jours.

Nicolas s’en est sorti. Vivant. Sonné. N’ayant plus envie de mourir. Il n’a pas été repris après le passage en réanimation et a poursuivi les soins psychiatriques dans un autre établissement mais a tout de même continué à être suivi par mon chef. Les membres de l’équipe ne se sentaient pas de gérer à ce moment là un retour dans l’unité.

Pour cette deuxième hospitalisation dans le service, toute l’équipe a remué ces souvenirs, et je revois encore Roberto avec la terreur dans les yeux. Il avait été arrêté deux mois à la suite de cet événement. Ce vieil infirmier avait passé des nuits et des nuits à faire tournoyer les images de Nicolas cyanosé dans sa tête. Il avait mis du temps pour digérer cette histoire et revenir travailler.  A quelques années de la retraite, Roberto ne voulait pas être confronté à d’autres traumatismes dont il ne savait s’il s’en remettrait. Anne-Sophie avait eu moins de mal à accepter la situation. Elle avait probablement un peu plus de ressources pour voir l’issue favorable de cette histoire. Mais elle était solidaire de Roberto et se souvenait des difficultés qu’il avait traversées.

Alors ils demandèrent au chef de service s’il n’y avait pas une autre solution. Si Nicolas ne pouvait pas être accueilli dans un autre lieu.  Comme ils avaient fait à la suite du geste précédent. Mon chef refusa en expliquant que c’était son patient, son service et que la problématique était différente cette fois-ci.

Nicolas avait été victime d’une “agression à l’encontre des forces de l’ordre” et avait été marqué par cet événement. Il avait commencé à sombrer dans l’alcool et était devenu imbibé du matin jusqu’au soir, en exercice, avec des sanctions disciplinaires qui l’avaient mis en position délicate d’une injonction de soin. Lentement mais sûrement, la dépression s’était à nouveau installée. Nicolas en était arrivé à être à nouveau avec un ralentissement tel qu’il semblait sortir d’une vieille fabrique d’automates rouillés à qui la fluidité manquait, tant motrice que psychique. Il était arrivé ivre, dysarthrique, balbutiant une pâtée de mots incompréhensibles, accompagné de collègues bienveillants en uniforme.

Nous avons procédé pendant une dizaine de jours au traitement du sevrage alcoolique. Durant cette période, théoriquement, on ne peut juger de l’humeur. Cependant, devant la chronologie – Nicolas avait commencé à boire APRES que la dépression ait débuté selon des sources sûres – et devant les antécédents que je vous ai évoqué plus haut, le doute restait relativement ténu. Alors nous avons introduit un traitement contre la dépression en plus des anxiolytiques. Une fois la moindre émanation énolique évaporée, Nicolas persistait dans un humeur basse malgré un traitement conséquent. Il allait falloir faire preuve de patience. Comme je le précise dans cet article , les traitements psychiatriques de fond ont un délai d’action.

On dit parfois que la patience est la meilleure amie des psychiatres. Il faut avouer, le temps passant, parfois les gens vont mieux car le traitement est efficace. D’autres fois, parce qu’on s’occupe d’eux, qu’on va les voir, qu’on leur parle, qu’on les chouchoute. Dans certaines situations c’est juste le cours évolutif de la maladie.

Pour Nicolas, je ne sais pas si c’est l’augmentation du traitement, les murs de l’hôpital, les entretiens avec la psychologue ou le sourire des soignants qui a eu le plus d’influence. Mais il est sorti de sa dépression progressivement. L’angoisse profonde s’est dissipée. L’agression qu’il avait vécu n’avait plus la même portée. La chape de plomb qui lui recouvrait les épaules s’est peu à peu évaporée. La gravité qui l’envahissait a peu à peu cédé sa place à une légèreté. Les envies, le plaisir sont revenus à pas de félins, discrètement, mais sûrement. Nicolas pouvait à nouveau se projeter dans l’avenir.

Après un âpre combat, on pouvait dire pour la deuxième fois: Nicolas 2, dépression 0!

Josette et l’odeur de pourri

odeur de pourri

Josette faisait partie des patients dont j’avais hérités sur le poste que j’occupais à l’hôpital général. Je la voyais pour la surveiller car elle avait eu une hospitalisation dans le service. Pour une dépression dite à caractéristiques psychotiques. Cela veut dire que lorsqu’elle avait été en dépression, elle avait eu aussi des éléments un peu bizarres. Avec des croyances particulières, délirantes. Et des hallucinations.

Josette était mariée depuis quarante-six ans avec Pierre. Ils avaient partagé des moments heureux. La naissance de leurs trois enfants. Leur éducation jusqu’à leur départ de la maison, qui fut nettement moins sympathique. Ils étaient tout pour elle et se retrouver sans aucun de ses rejetons dans la demeure familiale lui était insupportable. D’autant qu’ils avaient choisi des études qui les avaient amenés à tous partir à l’étranger. Tous les trois étaient à plus de huit-cent kilomètres d’elle.

Chouchouter sa progéniture faisait partie de son code génétique et aller à l’encontre de cette caractéristique biologique ne pouvait qu’entraver son bonheur. Non pas qu’elle n’aimait pas Pierre, mais il faut avouer qu’elle l’avait toujours considéré plus comme un bon père qu’un bon mari.

Alors se retrouver dorénavant seule avec lui n’était pas pour l’enchanter. Il était d’un tempérament rigide, aimant bien que les choses soient carrées, rangées. Pierre n’aimait pas trop la surprise, le changement. Bref il avait plutôt une personnalité obsessionnelle. Josette, quand à elle, était d’un tempérament plus spontané, fantasque. Elle avait une certaine originalité qui allait à l’encontre de la routine que Pierre aurait voulu installer de manière immuable.

C’est comme ça que l’ennui s’est immiscé dans la vie de Josette. Quelques grammes par ci, de bons gros kilos par là. Les journées commençaient de plus en plus à se ressembler et elle ne parvenait plus à faire la différence entre un dimanche et un mardi. Josette a alors fait sa première dépression. Pas classique.

Les premiers signes furent de se plaindre que tout ce qu’elle mangeait avait l’odeur et le goût de brûlé ou de pourriture. Ses sens la trompaient et elle avait des hallucinations olfactives et gustatives.  Puis elle enchaîna avec le reste du cortège des graves dépressions. Jusqu’à devenir incapable de sortir du lit, se laver, se nourrir. Chaque geste était considéré comme un effort impossible. Sa volonté n’était pas en mesure d’être stimulée suffisamment pour mettre en oeuvre ce que son cerveau décidait par moments, quand elle réussissait à prendre une décision.

Alors il fut décidé qu’elle soit hospitalisée. En psychiatrie. Mon prédécesseur s’est bien occupé d’elle, la tirant de cette mélancolie délirante avec un traitement bien conduit. Josette avait repris du poil de la bête et pouvait à nouveau jouir de l’intégralité des performances de ses sens. Elle put sortir de l’hôpital avec son traitement et fut suivie par mon prédécesseur en consultation à l’hôpital.

Quand le relais fut fait avec moi, j’ai pu constater  que Josette n’était pas déprimée au sens strict, mais conservait quelques symptômes résiduels. Un certain ennui et des envies relatives. Mais qui allaient avec l’histoire de son couple.

Elle était très demandeuse de réduire son traitement dont elle était convaincue qu’il lui avait fait prendre du poids et ne contribuait pas à la rendre la plus énergique. Les traitements qu’elle prenait pouvaient avoir ces effets indésirables. J’ai accédé à sa demande. Petit à petit. J’ai mis plus d’un an à retirer ses deux antidépresseurs et son antipsychotique.

Elle a rechuté le mois qui a suivi l’arrêt définitif du dernier antidépresseur.

Exactement comme la fois précédente. L’odeur et le goût de pourri. Puis l’envie de rien, jusqu’à ne plus quitter le lit. En très peu de temps.

Pierre m’a clairement fait comprendre qu’il divorcerait si Josette restait dans cet état.

Alors je l’ai refaite hospitaliser. En remettant les traitements pleine posologie.

Et en un mois et demi, elle s’est remise.

Il est resté.

J’ai promis de ne plus retirer son traitement et de le dire à la collègue qui reprendra le flambeau une fois que je serai partie.

Non! Il n’y aura pas de prochaine rechute…

Romain ou comment la chute conduit au Tourette

Tourette

Romain a croisé mon chemin à l’hôpital général. Il m’avait été adressé pour un syndrome de Gille de la Tourette consécutif d’un traumatisme. Rien ne serait arrivé sans “la faute à pas de chance”, comme il le disait si bien.

L’accident

Quelques années auparavant, alors qu’il était avec des amis, un pari fut fait. Ils avaient un peu bu, étaient en confiance, imaginatifs et un peu désinhibés. Alors il est monté sur un poteau de signalisation d’une impasse. Un truc sympa entre potes. Une gentille bêtise sans conséquences. Pour rigoler, faire une photo sur le trône et montrer ses aptitudes simiesques encore développées. Un pied, le deuxième par dessus le premier. Le premier revient au dessus du deuxième. Et zweep! Il glisse en arrière, tombant sur le crâne de tout son poids et d’un peu moins de deux mètres. Sur le bitume. Violemment.

Ses copains furent affolés, appelèrent les pompiers et il fut rapidement pris en charge en neurochirurgie. Un hématome s’était formé dans sa boîte crânienne, risquant de comprimer son cerveau. Après évacuation de l’hématome, il fit quelques jours de coma et fut hospitalisé quelques semaines. Il récupéra toute sa motricité. Sur le plan cognitif, il avait des performances proches de la normale, avec une vitesse de traitement de l’information légèrement moins bonne. Son aptitude au langage était globalement comme avant . Il avait juste un syndrome de Gille de la Tourette qui était apparu.

Diagnostic du syndrome de Gille de la Tourette (SGT)

Ce diagnostic est posé lorsqu’une personne souffre de tics involontaires, soudains, brefs et intermittents, se traduisant par des mouvements (tics moteurs) ou des vocalisations (tics sonores). Il s’ajoute fréquemment un ou plusieurs troubles du comportement : déficit de l’attention-hyperactivité, troubles obsessionnels compulsifs, crises de panique ou de rage, troubles du sommeil ou de l’apprentissage. Elle a souvent une composante génétique et débute la plupart du temps dès l’enfance. Pour plus de renseignements, voici la fiche orphanet sur cette maladie:

https://www.orpha.net/data/patho/Pub/fr/GillesdelaTourette-FRfrPub43.pdf

Cette maladie potentiellement assez impressionnante n’est pas inconnue du grand public. Plusieurs films ou séries mettent en scène des personnages qui en sont atteints. Notamment quelques épisodes d’Ally Mac Beal ou John sort avec une femme qu’il défend d’abord au tribunal pour avoir commis des crimes à cause du syndrome de Gille de la Tourette. De même, dans l’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Oliver Sacks fait état d’un de ses patients, Ray, pour qui cette pathologie est synonyme de créativité musicale. Une fois le traitement effectif, il la perd et se demande si les tics ne sont pas son identité propre. Et que finalement vouloir lutter contre le transforme en quelqu’un qu’il n’est pas prêt à connaître.

Romain

Pour ce qui est de Romain, l’origine de son syndrome n’était pas classique. Mais les symptômes l’étaient. Qui le mettaient en grande difficulté. Les tics moteurs ne lui posaient pas trop de problèmes. Il clignait des yeux, haussait les épaules et se tapotait les genoux lorsqu’il était assis. Par contre, ses tics vocaux l’avaient déjà conduit dans des situations dangereuses. Il pouvait rire involontairement, mais surtout, avoir des coprolalies (proférer des insultes involontaires). A savoir chez lui de verbaliser à voix haute ce qu’il peut penser en présence des personnes. Comme Romain vit avec l’allocation adulte handicapé (AAH) car il n’arrive pas à travailler, il habite en HLM dans une cité de banlieue, avec une population diversifiée.

Tous les jours, Romain a l’impression de risque sa vie. Il lui arrive régulièrement de dire “sale noir”, “bougnoule”, “face de citron” ou “gros tas” et autres insultes dirigées contre des personnes qui ont pu se retourner contre lui et lui casser la figure. Involontairement, bien entendu. Comme s’il ne pouvait retenir les pensées qu’il savait ne pas avoir à dire. Romain avait déjà perdu deux dents comme cela. Et n’avait pas vraiment envie que cela continue.

Son moral était dans les chaussettes et il avait des envies de mourir pour ne pas avoir à continuer cette vie qui lui semblait trop difficile à vivre. Romain habitait loin et je ne l’ai pas vu très longtemps. J’ai un peu modifié son traitement. Il avait l’air mieux. Et puis il n’est pas revenu. Je me demande s’il a pu déménager et faire la formation qu’il avait eu dans les cartons à un moment de sa vie. A l’époque où l’espoir était plus vif…

Hara-kiri

Hara-kiri

On dit souvent en psychiatrie que globalement les différents troubles qui existent se répartissent de manière à peu près équivalente aux quatre coins de la planète. Oui, globalement. Mais une des choses qui par contre est très différente est l’expression de ces troubles et les croyances qui peuvent être données face à elles.

L’expression émotionnelle

J’ai eu ainsi l’occasion de voir ce que la coloration ethnique pouvait donner dans un contexte particulier. Chez les asiatiques en général, notamment les japonais, l’expression des émotions est très mal vue, et un signe de mauvais self-contrôle. On se doit en toute circonstances de rester calme, malgré les tourments que l’on peut ressentir. Il s’agit bien évidemment de principes éducatifs, qui disparaissent souvent chez les jeunes générations “intégrées” à la société occidentale. Mais pas toujours…

Ainsi, lorsqu’un accident de la voix publique arrive en France, nous aurons droit à une agitation, un flot de parole d’intensité et de hauteur variée. Et des gens qui se mettent sur la figure, s’insultent dans un certain  nombre de cas. Très loin de ce qui se passe au Japon, où les protagonistes sortent de leur voiture pour signifier qu’il y a un problème, constatent les dégâts éventuels et remontent dans leurs voitures respectives. Sans un bruit. Sans aucune expression émotionnelle. Comme le maquillage des clowns, figés dans des émotions qu’ils ne traversent pas, l’air neutre quoiqu’il leur arrive.

Ginko

Alors quand Ginko, vingt-deux ans, étudiant sage et discipliné, qui était plutôt apprécié de ses camarades de faculté de mathématiques, a commencé à déprimer, son visage n’a pas beaucoup changé et personne ne s’est rendu compte de l’étendue de sa souffrance. Il broyait du noir à longueur de journée et aurait pu aisément tromper de bons joueurs de poker sur son jeu.

Et pourtant, il n’avait pas un jeu facile à vivre. Il venait de se faire larguer par sa petite copine avec qui il était resté trois ans. Mais comme il était très secret, ses parents n’étaient pas trop au courant. Et peu de gens avaient eu l’occasion qu’il se confie à eux.

Seul son discours aurait pu laisser présager que les choses commençaient à tourner au vinaigre. Il commençait en effet à faire des remarques dont il n’avait pas l’habitude antérieurement. Très pessimiste. Sans pour autant que cela le concerne. C’était juste la manière dont il commençait à voir le monde. Presque sur un versant apocalyptique, de plus en plus convaincu que les choses se dégradaient.

Hara-kiri

Alors quand il s’est retrouvé aux urgences avec le sabre qui ornait le salon planté dans son thorax , après avoir fait hara-kiri, tout le monde fut très étonné: sa famille comme ses amis. Pas de conflits connus ni de déshonneur à l’horizon qui puisse pour eux justifier un tel geste.

Par chance, il était meilleur mathématicien que samouraï et son maniement de sabre ne lui permit pas de faire les mouvements nécessaires pour que l’éventration le conduise à la mort. Les chirurgiens qui l’opérèrent en urgence permirent de le sauver et il fut hospitalisé dans le service de psychiatrie où je travaillais à ce moment.

Peu d’asiatiques se plaignent et l’expression émotionnelle peut ne quasiment pas exister. Ginko était de ceux-là. Il donnait froid dans le dos car je me sentais démunie face à lui. C’est comme si je ne pouvais rien me mettre sous la dent en tant que psychiatre pour évaluer la souffrance et prévoir s’il y avait un risque de récidive ou pas. Avec l’impression de lutter avec un cure-dent contre la maladie psychiatrique armée du même sabre avec lequel il avait tenté de s’ôter la vie.

Reboot?

Une autre manière de voir les choses pourrait être de dire qu’il avait peut-être des symptômes dépressifs détectables avant son geste, mais que l’électrochoc de celui-ci a fait comme une RAZ, un reboot qui lui a permis de sortir de la dépression. J’avais déjà vu cela pour d’autres patients malgré des tentatives de suicide d’une telle gravité que le passage en réanimation était souvent le dénominateur commun.

Le fait est que Ginko semblait n’avoir aucun des habituels symptômes de dépression recherchés à l’examen psychiatrique. Après l’avoir gardé un certain temps en évaluation à l’hôpital, plus pour se rassurer que pour faire quelque chose, il sortit et continua le suivi en consultation. A ce jour, il va toujours bien, illustrant la difficulté de notre métier dans l’évaluation émotionnelle de nos patients dans certains cas.

Vivre  dans une chambre de bonne avec un ex-taulard

chambre de bonne

La fidélité

J’ai suivi Denise en consultation pendant deux ans, sur les trente ans de fidélité qu’elle avait avec l’hôpital. Elle avait vu défiler plus de psychiatres que moi de nombre de services de psychiatrie différents.

Un diagnostic initial de “trouble anxiodépressif” justifiait ce suivi. Elle avait été « sauvée » d’une dépression sévère pour laquelle elle avait été hospitalisée dans le service. Denise n’avait plus depuis longtemps besoin d’être suivie que tous les trois mois.

Je renouvelais son traitement antidépresseur et anxiolytique au long cours et elle me donnait des nouvelles de sa situation. Pour les anxiolytiques, je n’étais pas fière mais faire un sevrage dans ces conditions semblait acrobatique. 

La chambre de bonne

Elle vivait dans une chambre de bonne sous les combles dans un vieil immeuble d’un quartier insalubre, bruyant et mal famé. Denise sortait peu de chez elle car gravir les six étages à pieds commençait à devenir un luxe.

Âgée de 78 ans, fatiguée, elle ne pouvait se permettre de faire elle-même ses courses. Elle hébergeait donc depuis cinq ou six ans Mohammed, un ancien taulard qui l’aidait en contrepartie aux tâches quotidiennes.

La routine des consultations antérieures

Elle oubliait régulièrement des consultations et j’étais obligée de la relancer par courrier car elle n’avait pas de téléphone chez elle, et encore moins de portable.

Chaque consultation se déroulait à peu près de la même manière. Boitant, aidée de sa canne, Denise faisait une pause tous les trois ou quatre pas pour respirer sur le trajet de la salle d’attente à mon bureau.

Arrivant dans mon bureau en suant, une odeur mêlée d’urine et de moisi, avec des vêtements sales, on pouvait penser qu’elle était clocharde. Le bruit de sa canne rythmait son pas court et sa voix chevrotante sortait d’une bouche édentée. Denise devait avoir une maladie de Parkinson sous-jacente non diagnostiquée.

Les tentatives  d’adressage à un neurologue s’étaient heurtées à des oublis répétitifs. Elle était seule, sans famille. Seul Mohammed l’aidait, mais disparaissait parfois plusieurs jours sans donner de nouvelles.

J’initiais la consultation pour tâter le terrain.

La dernière consultation
  • Comment allez-vous, Denise?
  • Ça va pas Docteur, ça fait trois jours que j’ai plus de médicaments, j’suis très angoissée, j’dors plus. Et pis j’en peux plus de cet appartement, de c’quartier. J’aimerai déménager, partir dans un endroit où y a moins de bruit, moins d’gens.

A chaque fois que je la voyais, c’était les mêmes paroles, les mêmes durées d’absence de prise de traitement…

J’avais parfois l’impression de revivre la même consultation.

  • Où en êtes-vous des démarches de demande de changement de logement auprès de l’office HLM?
  • Chai pas, ça fait longtemps que j’ai pas essayé d’y aller. En ce moment, j’arrive plus trop à sortir.
  • Et Mohammed il vous aide encore? Il travaille en ce moment?
  • Cui-là il a disparu de la circulation depuis quelques semaines, il m’a dit qu’il avait trouvé un travail et une p’tite copine.
LA solution?

En finissant mon contrat sur l’hôpital, je me suis dit qu’une chose serait plus efficace pour aider au mieux cette pauvre dame:

Rompre la fidélité qui l’avait amenée à consulter encore et toujours à l’hôpital général. On y soigne bien mais il y a mieux pour les intrications sociales.

Adressée sur son secteur, elle pourra bénéficier de visites à domicile et d’un suivi avec une assistante sociale. Celle-ci prendra  plus à bras le corps sa situation pour avoir un logement plus décent à un âge aussi avancé.