Chef étoilé avec le statut de travailleur handicapé

chef étoilé

J’avais hérité de la prise en charge de Brandon car mon prédécesseur à l’hôpital général l’avait eu dans ses lits dans un contexte de ce qui pouvait ressembler à un épisode dépressif. Au moment de ma prise de possession de son dossier médical, j’avais pu avoir le raisonnement raccourci qu’il souffrait d’une schizophrénie. Au vu de certains éléments précisés dans le dossier sur un délire de persécution évoqué au cours de l’hospitalisation. Et plus basiquement sur le traitement dont il bénéficiait. Antipsychotique à bonne dose (voir ici si vous voulez en connaître plus sur ces médicaments) et une léchouille d’antidépresseur.

Mais ça, c’était avant de mieux le connaître et de récupérer tous les éléments de son suivi.

Brandon était un jeune homme de vingt ans, dont le suivi psychiatrique avait débuté assez tôt dans l’enfance avec pas mal de problèmes dans l’acquisition des apprentissages et dans les relations sociales. Tenir “bêtement” un stylo entre ses doigts pour écrire peut sembler enfantin à la majorité de la population au point de ne pas même se poser la question que cela peut poser problème. Pourtant cela avait déjà été compliqué pour ce jeune homme dans son développement et il avait pris du retard pour tout un tas de choses, qu’il avait fini par acquérir malgré tout. Juste du retard. Mais un retard qui avait mobilisé du monde. Car si on est en retard comme le lapin d’Alice, à l’école, on ne peut plus rentrer dans les bonnes cases. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose? Je ne sais pas. Mais lorsque l’entourage est vigilant, cela permet de déclencher tout un tas de mesures comme la prise en charge au centre médico-psychologique. Le suivi avec la pédopsychiatre, l’orthophoniste, la psychologue, la psychomotricienne. Ca faisait du monde pour un petit Brandon qui se débattait dans ses apprentissages.

En fonction des lieux par lesquels il était passé, Brandon avait pu être considéré comme un enfant présentant une dysharmonie évolutive, un retard des acquisitions, un retard global de développement, un retard mental, un trouble envahissant du développement (TED, désormais nommé TSA pour Trouble du Spectre Autistique, dont vous pourrez avoir un autre exemple ici). Pour moi comme pour lui, c’était flou mais à prendre en considération pour ne pas le mettre dans une case uniquement au regard de la symptomatologie actuelle mais en prenant en compte tout son parcours de troubles neurodéveloppementaux.

Car en consultation, au début du suivi, j’avais cette sensation et les dernières notes du dossier qui m’avaient orientée vers un diagnostic. Je pensais Brandon souffrant de schizophrénie (ici pour une histoire de patient atteint de schizophrénie, ici pour une autre, et là pour une  encore, et si vous en voulez encore ici aussi), car il me parlait de son sentiment de persécution encore un peu présent, notamment dans la rue, où il avait la sensation que les gens le regardait de travers et allaient l’agresser. Alors Brandon jetait souvent des regards en coin, jusqu’à parfois se retourner pour vérifier qu’il n’était pas suivi. Il avait par ailleurs des tics vocaux à type de gloussement et des rires incontrôlés qui laissaient parfois flotter un sentiment de bizarrerie lors des consultations (voir ici pour une autre histoire de tics intégrés dans un syndrome de Gilles de la Tourette).

A l’époque, j’avais pu prendre du temps pour lui et accepter d’aller en réunion discuter de la suite de son suivi pluridisciplinaire. J’ai pu visiter la structure qui l’accompagnait en parallèle de mes consultations. Il s’agissait d’un hôpital de jour pour jeunes adultes qui avait dans ses locaux un Etablissement et Service d’Aide par le Travail (ESAT), anciennement appelé CAT (Centre d’Aide par le Travail). Et pas n’importe quel ESAT. Un beau restaurant.

Or Brandon m’avait déjà confié que son avenir, il le voyait lumineux comme les étoiles qu’il rêvait de voir un jour accrochées sur la plaque de son restaurant. Chef étoilé! Ni plus ni moins.

Même si c’était par l’intermédiaire d’un établissement protégé, Brandon pouvait travailler. Et part l’intermédiaire de la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées), il avait la Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH). Un statut protégé qui permet normalement de pouvoir trouver aussi du travail dans le milieu dit « ordinaire » avec parfois des postes dédiés.

Au fil du suivi de Brandon, j’ai pu rentrer un peu dans l’intimité du vécu d’un commis de cuisine. La rigueur de l’apprentissage. Les difficultés inhérentes à sa dyspraxie. Les moqueries des camarades, pourtant parfois tout aussi en difficultés. La confection des entrées, celles des plats et enfin les sacro-saints desserts! Avec les références des émissions de télévision type Top Chef, j’avais la crainte de voir Brandon exploser en vol du fait de la pression potentiellement mise dans le milieu de la restauration. Heureusement que la bienveillance des encadrants permettait d’éviter la mise en oeuvre de manière trop rigide de ce schéma classique de rapport de force et de hiérarchie.

Brandon a peu à peu appris son métier. Il a eu des moments de découragement. Un sentiment récurrent d’incompétence et d’irréalisme de ses espoirs. Mais il n’a rien lâché. Malgré les difficultés, les nombreux écueils, il a poursuivi son objectif d’apprentissage de la cuisine.

J’espère qu’il pourra ouvrir son enseigne et réaliser son rêve. Ce fameux rêves plein d’étoiles…

Comment Emmannuel, mon patient atteint d’agoraphobie, m’a payé un café! 2/2

Agoraphobie

Voici le début de l’histoire d’Emmanuel

Acrophobie

Forts de ces victoires, nous avons décidé de passer à l’acrophobie. Le bâtiment le plus haut de l’hôpital faisait seulement six étages, mais il bénéficiait d’une belle terrasse qui me semblait l’endroit idéal. Seul hic, le seul accès que j’y avais trouvé était une fenêtre qui vu sa localisation, ne devait pas servir tous les jours. Il fallait déplacer une plante verte de deux mètres et enjamber la fenêtre. Après avoir tenté en vain de trouver quelqu’un à qui expliquer la démarche sans risquer que la sécurité ne se fasse appeler, nous avons fait un peu d’escalade et nous sommes retrouvés sur cette fameuse terrasse. Les bords étaient munis de rembardes, placées suffisamment à ras pour avoir une vue plongeante dès lors qu’on se penchait un peu. Plus au centre, nous pouvions contempler les autres bâtiments de l’hôpital sans être confrontés au vide. Nous avons donc commencé par cette partie plus aisée, pour nous rapprocher progressivement des bords, tout en cotant toujours l’anxiété d’Emmanuel. Quand elle dépassait cinq, nous revenions vers le centre, toujours dans le but de progressivement arriver à une diminution de plus de cinquante pour cent de la peur.

C’est alors que la cadre supérieure du service, bras droit du chef de ce service, nous intima de rentrer tout de suite avant que les gros bras ne déferlent sur nous pour nous y aider. Déconfits, telles des collégiens pris en faute par le pion, nous sommes rentrés en tentant d’expliquer ce que nous faisions. C’est là qu’elle nous apprit que plusieurs personnes s’étaient suicidées depuis cette terrasse l’année précédente et que l’entrée principale en avait été condamnée. Je la rassurais sur nos identités et nos démarches, mais elle ne nous laissa pas continuer, craignant que d’autres personnes ne nous voient depuis d’autres bâtiments et n’appellent les vigiles. La séance était incomplète et laissait un goût d’amateurisme qui me mettait mal à l’aise vis-à-vis des soins d’Emmanuel. Sentant cette gêne, il me rassura en me disant qu’on ferait mieux la prochaine fois. J’eus comme l’impression d’un changement de rôle…

Agoraphobie

La séance suivante, nous devions aborder l’agoraphobie. Parmi les situations anxiogènes en présence de grands espaces et de monde, celle qui l’était le moins était de se trouver en terrasse de café. Nous décidâmes de mettre cela en pratique, ce qui pouvait prêter à confusion de l’extérieur. Je n’étais pas tranquillement en train de boire un verre avec un patient (ce qui déontologiquement n’est pas sensé se faire) mais je travaillais avec lui, ponctuant de temps en temps avec une évaluation de son anxiété.

J’observais aussi son comportement et tentais de trouver des points communs entre certaines de ses phobies. Outre l’agoraphobie, on pouvait séparer en deux entités les phobies dont souffrait Emmanuel, toutes en relation avec ses sensations corporelles. L’acrophobie et la géphyrophobie mettait à mal l’adéquation entre sa vision et son oreille interne, le pont posant aussi le problème de la hauteur avec une peur du vide. Les autres étaient toutes en relation avec un mode de transport (y compris sa claustrophobie de l’ascenseur) et confrontaient Emmanuel à des accélérations et des décélérations qui lui procuraient les sensations désagréables qu’il interprétait comme les prémices d’une attaque de panique.

Débattant de ces hypothèses, je le sentais tendu, sur ses gardes comme s’il se préparait à mordre la première personne qui nous aborderait. Du fait de son passé, Emmanuel restait méfiant et s’attendait quasiment en permanence à être dans une situation présentant un danger possible.

  • Emmanuel, on se détend, il y a peu de chances de se faire enlever et séquestrer, tentais-je d’amener pour dédramatiser la situation, commençant un peu à connaître sa sensibilité à l’humour un peu noir.
  • Certes Docteure, mais on n’est pas à l’abri des gros cons que j’attire comme du papier tue-mouche. Je dois avoir l’air trop sympa et me fais systématiquement déranger.
  • J’ai vu des pit-bulls qui faisaient meilleure figure. On dirait presque que vous guettez l’agression, prêt à riposter.
  • J’suis angoissé. Tous ces gens ça me stresse un max. Bien sûr que j’suis hypervigilant. Faut que j’anticipe tout. Et celui-là j’le sens pas. A tous les coups il va vouloir me taxer une clope.

Loin de délirer, Emmanuel sentait certaines choses, et le quinqua qui en faisait au moins dix de plus du fait de son alcoolo-tabagisme et de son style vestimentaire un peu vieillot lui demanda effectivement:

  • Monsieur, n’auriez vous pas par hasard une cigarette à me dépanner?

Sa politesse et son langage, contrastant avec son allure, déstabilisa un temps Emmanuel, qui lui répondit d’une voix de présentateur de journal télévisé:

  • J’ai que des roulées et j’ai pas d’filtres. Ça vous ira quand même?
  • Tout m’ira tant que je peux encrasser mes poumons de goudron, lui rétorqua-t-il en perdant de son lyrisme.

Il prit une feuille, une boule de tabac, qu’il répartit sur la feuille. En tenant sa feuille entre ses pouces et ses majeurs, il la plia autour du tabac avec dextérité, mit un coup de langue sur le collant et finit d’un geste de magicien après son tour. Il tassa sa cigarette fraîchement roulée sur sa montre et fit mine d’amorcer une conversation.

  • Pas la peine de commencer ton baratin, on est occupés, lança Emmanuel.

Il avait du feu, s’alluma sa cigarette et comprit que le mieux était tout de même qu’il retourne à sa place, quelques tables plus loin. Emmanuel, tandis que nous reprenions, continuait de le toiser de biais, ayant l’air d’évaluer si la menace était encore d’actualité ou s’il pouvait relâcher la pression. C’était intéressant de voir comme la peur et la méfiance ressentie par cette homme pouvait tourner en agressivité dans la relation à l’objet de sa peur.

Il insista pour me payer mon café.

Je devins ensuite un temps sa psychiatre traitante, ne le suivant plus pour une thérapie mais pour renouveler le traitement que je lui prescrivais par ailleurs, avant qu’il ne déménage et que je ne le perde de vue.

Comment Emmannuel, mon patient atteint de phobies, m’a payé un café! 1/2

Phobies

Emmanuel, un des patients que j’avais suivi le plus longtemps dans ma pour l’instant courte carrière de psychiatre avant de m’installer en libéral, était déjà hospitalisé en hôpital de jour depuis des années quand je l’ai connu.

Il était suivi principalement pour une agoraphobie diffuse faisant suite à un trouble panique (répétition d’attaques de panique avec anticipation anxieuse d’en refaire).

Sa vie

Son enfance a été plutôt traumatisante et il était parti tôt de la maison pour  échapper à une vie qui lui était rapidement apparue comme incompatible avec ses aspirations. Ses parents tenaient un bar dans un village et leur logement était à l’étage. Emmanuel avait eu la “chance” de se faire attoucher par un client bourré qui avait réussi à monter sans que ses parents ne l’ait remarqué. Le manque d’attention et la violence de ses parents ne l’avaient pas aidé à se construire dans un environnement sécurisant. Il avait donc fui.

Pendant un moment de sa vie, il s’était posé des questions sur son orientation sexuelle et avait multiplié les expériences. Plutôt frêle, il avait plus souvent été attiré par des mecs balèzes aux muscles aussi saillants que les siens semblaient illustrer la loi de la gravité. Emmanuel est tombé ensuite sur un mec taré qui l’avait initialement séduit avec son bagout avant de le séquestrer des mois chez lui. Mort de jalousie, il ne pouvait supporter qu’une autre  personne que lui puisse poser le regard sur Emmanuel. Il avait réussi à s’échapper dans un moment de moindre vigilance des routines de son geôlier. Emmanuel avait pu faire des petits boulots, gagner sa croûte et se débrouiller.

Par la suite de ces expériences communes à tout un chacun, il avait développé une certaine méfiance envers ses concitoyens. Malgré tout, Emmanuel s’était trouvé une nana sympa avec qui il s’était installé et avait eu une fille, âgée de 6 ans au moment où j’ai commencé à le suivre. Il avait repris des études et avait pu trouver un job qui lui plaisait en tant que clerc de notaire. Cela se passait plutôt pas trop mal dans sa vie.

Genèse du trouble panique et de l’agoraphobie

Jusqu’au moment où Emmanuel fait une première attaque de panique (ou crise d’angoisse) alors qu’il était en moto sur l’autoroute. L’expérience de crise d’angoisse s’est répétée et il a commencé à développer une anxiété anticipatoire (la peur d’avoir peur) qui le paralysait et avait débouché sur une restriction progressive de ses activités à mesure que les attaques de panique avaient lieu dans différents contextes.

Il en était arrivé à être amaxophobe (ne plus pouvoir se déplacer en voiture ou dans les transports en commun), n’utilisant donc que ses gambettes pour faire les actions de la vie quotidienne. Emmanuel était aussi géphyrophobe (il avait aussi peur d’aller sur des ponts), claustrophobe (il ne pouvait se trouver dans un lieu fermé, notamment prendre un ascenseur), agoraphobe (il ne pouvait se trouver dans les lieux où il avait beaucoup de monde, de grands espaces, comme les centre commerciaux, les terrasses de café…), acrophobe (il avait peur des hauteurs), aérodromophobe (peur de prendre l’avion), sidérodromophobe (peur de prendre le train) et probablement encore d’autres phobies peut-être moins gênantes que celles évoquées.

Exposition avec prévention de la réponse

Jeune psychiatre fraîchement formée aux techniques comportementales qui sont les traitements les plus indiqués dans les phobies, je me suis alors astreinte à programmer un protocole d’exposition aux différentes phobies, en respectant les règles classiques de progressivité (on expose du plus facile au plus difficile, en sachant que les réussites du début rendent plus facile la suite.

Claustrophobie

Après  apprentissage et maîtrise des techniques de respiration abdominale et de relaxation qui permettent ce qu’on appelle la prévention de la réponse, nous avons donc commencé  par la peur dans l’ascenseur qui lui semblait la plus aisée. Étant dans un vieil hôpital pavillonnaire, le service dans lequel nous étions se trouvait dans un bâtiment peu élevé. Deux étages étaient vite parcourus, malgré la lenteur de ces vieilles machines qui pouvaient effectivement de pas inspirer confiance. Alors, ce fut une répétition de montées et de descentes, d’abord en ma présence, puis seul, qui permit progressivement à Emmanuel de se sentir plus à l’aise dans cette situation qu’il évitait un maximum jusque-là. Au bout d’un certain temps, Emmanuel était en mesure de ne plus songer en permanence à la possibilité de rester coincé entre deux étages sans pouvoir sortir de ce tombeau où il succomberait forcément à la répétition des attaques de panique, son cœur n’étant pas en mesure de supporter une vitesse de battements aussi soutenue (il s’agissait de son scénario catastrophe, qui sous tendait sa peur de l’ascenseur).

Géphyrophobie

Après l’ascenseur, nous sommes passés à la peur des ponts (qui s’appelle toujours la géphyrophobie, pour rappel qui vous évitera de remonter plus haut dans le texte). Dans le quartier où nous étions, nous avions à disposition de quoi faire.

Nous avons commencé par un solide quatre voies bordé de trottoirs permettant d’avoir une vue sur le fleuve. L’objectif était d’aller le plus lentement possible, histoire de réellement se confronter à sa peur, en essayant de repérer les évitements subtils (ou microévitements) qui sont des petits trucs que les gens font pour se confronter à la situation qui leur fait peur sans se confronter vraiment à la peur. Comme aller très vite, se répéter des phrases dites “contraphobiques” (qui luttent contre la peur), penser à autre chose, etc. Son truc était de courir. Il fallait limite avoir prévu une laisse pour éviter de le voir détaler. Nous avons donc programmé des étapes, en s’arrêtant régulièrement pour regarder le fleuve et faire durer la situation. Régulièrement, je demandais à Emmanuel de coter son anxiété sur une échelle de zéro à dix pour voir comment il évoluait, l’objectif étant que la peur diminue d’au moins cinquante pour cent pour que “l’exercice” soit considéré comme réussi. Ce fut chose faite.

Puis, nous sommes allés sur un pont plus étroit mais tout de même solide, avec la même progressivité et la même efficacité. Enfin, j’ai confronté Emmanuel à une passerelle en bois pour piétons, qui vibrait quand quelqu’un se mobilisait dessus, surtout lorsque nous étions vers le milieu, d’autant que la confrontation avec le vide était plus importante. Ce fut plus difficile, mais à force de répétition, cela devenait de plus en plus aisé. Il put ensuite le faire seul et avec sa famille, sans craindre de transmettre sa peur viscérale à sa fille.

C’était en effet sa principale motivation. Emmanuel avait remarqué que du fait de son comportement évitant, sa fille commençait aussi à manifester des symptômes de ce registre et il avait décidé de ne pas lui léguer cette difficulté. Il mouillait la chemise pour que sa fille ne finisse pas aussi isolée qu’il pouvait l’être en ce moment.

Suite de l’histoire la semaine prochaine!!!

Géraldine, le surpoids et l’IVG

IVG
Géraldine est venue me voir pour travailler sa confiance en elle dans un contexte de surpoids. Elle ne s’estimait déjà pas beaucoup, mais venait de vivre une expérience douloureuse qui avait encore plus atteint son amour propre. Elle avait dû faire une IVG (Interruption volontaire de grossesse).
Quand Géraldine est rentrée en contact avec le gynécologue, elle ne s’imaginait pas que les choses allaient se passer comme cela. Bien que généralement prudente, elle s’était retrouvée enceinte de son ex compagnon. Il avait déjà eu une autre vie et avait des enfants d’une autre femme. Cela lui suffisait et il avait exprimé ne pas en vouloir d’autres. Leur relation ne pouvait rester en l’état. Géraldine voulait des enfants. Certes, mais pas seule et encore moins dans le dos de leur père. Alors elle avait décidé de la séparation et pris cette toujours difficile décision d’aller faire la démarche d’un avortement. C’est là que ce gynécologue était entré dans sa vie.
Il l’avait accueillie chaleureusement en consultation.

  • Alors, c’est pour une première échographie de datation ? Félicitations !
  • Non, en fait je viens pour une IVG.

Le gynécologue avait alors changé de visage et son regard était devenu dur, transperçant et empreint de jugement.

  • Alors comme ça c’était un coup d’un soir, c’est ça ?
  • Non, pas du tout, il s’agissait de mon ex compagnon, mais il ne veut plus d’enfants.
  • Tu es bien sûre de ton choix, là ? Parce que 39 ans c’est plus que le début de la fin.
  • Euh !!!!
  • Tu imagines, qu’il y a des femmes qui essaient toute leur vie et qui n’y arrivent pas et toi, tu vas tuer un enfant que tu as en toi.
  • Et puis avec le poids que t’as il faut en profiter. Tomber enceinte est une chose inestimable qui ne risque pas de t’arriver aussi facilement.

A cet instant, Géraldine est à nouveau restée muette, interdite de s’entendre parler de cette façon dans ce contexte.
Il lui a prescrit tout le bilan. Donné le traitement médicamenteux pour l’IVG. Cela n’a pas marché. Et puis au contrôle échographique, il a vu qu’il s’agissait en fait d’un œuf clair. Cela résolvait au moins en partie la culpabilité du geste…
Géraldine restait partagée. En un sens elle s’était projetée mère. En un autre elle ne voulait pas imposer à son enfant de ne pas avoir de père. Cela avait généré pas mal de questionnements qu’elle n’arrivait pas à résoudre.
Et là, il était revenu vers elle. Il l’aimait et elle l’aimait. Il ne voulait toujours pas d’autres enfants et elle ne savait plus. Etre mère ? Vivre heureuse avec l’homme qu’elle aime ?
Alors Géraldine a choisi de vivre. Simplement. Et d’accueillir les choses qui viendront dans sa vie. Telles quelles. Sans trop anticiper. Et sans regretter ses choix. Car on ne peut jamais revenir sur le passé.

Pour lire une autre histoire sur la thématique de l’avortement: « petite étoile filante »

DJ Astair et le nerf auriculotesticulaire

DJ

 

Florent, alias DJ Astair, dix-neuf ans, est rentré dans le service de psychiatrie de l’hôpital général accompagné de ses parents inquiets. Casque de DJ sur les oreilles comme beaucoup de jeunes de son âge, son attitude désinvolte contrastait avec la mine affolée de ses ascendants. Bien que l’hospitalisation soit libre, on sentait le poids de l’argumentaire parental dans l’acceptation de ce passage en villégiature psychiatrique. Florent avait dit oui à ses parents pour les rassurer, mais n’avait nulle crainte quant à lui. A l’aise dans ses larges baskets dont les couleurs avaient l’effet d’un bon café bien serré sur le cerveau de celui qui les apercevait, il était venu pour l’expérience, curieux de ce que nous pourrions apporter à son existence déjà riche.

Florent avait arrêté les études après le bac car il s’était lancé dans une carrière de DJ et de musicien autodidacte. Il n’avait jamais fait de solfège, d’école de musique ou de conservatoire. Il n’avait jamais pris le moindre cours avec un professeur quel qu’il soit. Mais Florent écoutait beaucoup de musique et avait le feeling. En bon geek, il savait aussi trouver les informations adéquates sur le net et apprendre à l’aide de tutoriels. Alors Florent s’était investi corps et âme dans l’apprentissage de la musique électronique à l’aide de logiciels spécifiques, composant les différentes voix qu’il surajoutait pour créer une musique cohérente, envoûtante, dans le désir de faire vibrer d’autres humains aux sons qu’il avait d’abord imaginés dans son esprit. Sa démarche artistique lui conférait une incroyable prestance. On pouvait sentir qu’elle l’animait et offrait à son existence un sens profond.

Vous vous demanderez judicieusement ce qui pouvait le conduire en nos murs et inquiéter cette mère et ce père aux sourcils froncés de préoccupations lointaines à l’esprit de ce jeune homme. Lui-même n’en était pas gêné plus que cela, mais ses parents avaient compris que quelque chose se passait d’étrange chez leur rejeton. Florent leur avait fait part de perceptions qu’il pouvait avoir pour le moins questionnantes. Revisitant les manuels d’anatomie, il avait cartographié les différents liens entre les organes, avec associations  prêtant au sourire.

Ainsi, il était convaincu qu’un axe de symétrie était censé se trouver dans l’organisme et que le sien avait un léger décalage sur la droite de quelques degrés qui le poussait en situation parfois inconfortable, l’obligeant par moments à développer une énergie non négligeable de recalage perceptuel. Par ce focus mental, son axe passait de celui de la tour de Pise à celui de la tour Eiffel. A nouveau droit dans ses baskets fluos.  

Plus marquant encore, il percevait le trajet de son nerf auriculo-testiculaire. En temps habituel, cela lui accordait la possibilité de se caresser délicatement l’oreille pour ressentir une simulation plus lointaine. Mais avec son désaxage symétrique, ce nerf entre autre se coinçait sur les structures adjacentes de manières désagréable par moments.

Ces perceptions anormales et le discours interprétatif qu’il avait sur une kyrielle d’autres sujets laissait penser à un épisode psychotique aigu ou l’instauration d’un épisode chronique débutant. Avec cette fameuse crainte pour les psychiatres et les parents de l’entrée dans la schizophrénie…

Après quelques entretiens, Florent admit qu’il prenait des toxiques psychodysleptiques qui avaient cette influence sur sa créativité et ses perceptions. LSD, cannabis, MDMA faisaient partie de ce qu’il consommait régulièrement. (Comme un autre jeune avec le cinéma dans cet article)

 

Après quinze jours d’hospitalisation avec un traitement antipsychotique (voir ici ces traitements), son axe de symétrie était revenu à la normale et lorsqu’il se grattait l’oreille, rien ne bougeait dans son caleçon. Le sevrage lui avait rendu ses perceptions. Quid de la créativité? Je ne l’ai pas su, mais j’espère que cela n’a pas eu d’incidence sur sa musique, qui ne m’avait pas laissée indifférente!

Je ne peux m’empêcher de rebondir sur  le questionnement de la créativité et de la psychose  avec cet article de France Info, reprenant des données d’un article scientifique de Nature Neuroscience.

Philippe privé de suicide: le réa Voldemort a encore frappé!

Voldemort

Philippe est arrivé dans le service avec une colère que je n’avais encore jamais vue pour ce genre de motif. Il en voulait à mort au réanimateur qui la lui avait volée, justement. C’était SA mort. Et ce réanimateur était un véritable Voldemort. De quel droit un inconnu avait-il pu avoir l’indécence de faire échouer un projet qu’il avait mis tant de temps à programmer. Philippe fulminait contre cette ingérence et n’avait que faire du principe de non assistance à personne en danger. Mourir était son choix. Et il pensait avoir suffisamment réfléchi pour qu’il puisse se réaliser. Il avait tout perdu. Alors à quoi bon rester sur cette planète qui n’avait plus rien à lui proposer…

Philippe faisait partie de ces gens dont la vie avait été faite de choix pas toujours évidents. Il était d’une génération et d’un milieu pour laquelle l’homosexualité ne pouvait être assumée. Dans ces conditions, cet homme sage mais non téméraire n’avait pas l’intention de lutter contre la société dans laquelle il vivait. Frustré mais conciliant, il s’était donc marié et avait eu trois enfants. Je ne sais pas si Philippe a été un bon père. Il ne le savait pas non plus dans l’absolu, mais il se souvenait avoir participé à l’éducation de ses enfants et avoir été présent quand ils en avaient eu besoin. Jusqu’à ce que la période sociale soit plus propice à son coming out. A ce moment là, ses enfants avaient plus de vingt ans tous les trois. Mais le divorce fut mal pris. L’une de ses fille et son fils coupèrent les ponts. L’autre de ses filles garda le contact, cependant distendu par les milliers de kilomètres qui les séparaient. Elle travaillait aux Etats Unis.

Philippe n’était pas du genre à butiner. Il était tombé amoureux d’un homme, Gérard, avec qui il avait rapidement partagé sa vie. Des années de bonheur absolu. Jusqu’à l’arrivée du SIDA. Qui décima bon nombre de ses amis de l’époque. A petit feu, mais beaucoup plus vite qu’il ne se serait imaginé, Gérard s’est éteint de cette maladie pour laquelle les traitements n’existaient pas encore.

Après un long deuil, il avait rencontré Maxime. Philippe avait à nouveau pu vivre une heureuse vie de couple. Jusqu’à l’année précédant son admission à l’hôpital. Car pour le coup, il avait eu l’occasion de fréquenter ce genre de lieux publics des mois durant pour Maxime, atteint d’un cancer du pancréas. A l’époque, on disait qu’au moment du diagnostic, le pronostic n’était pas de six mois. Maxime en avait tenu neuf. Mais dans quelles conditions. Philippe avait été un soutien indéfectible jusqu’à la fin, mais il s’était effondré à la mort de Maxime, trois mois avant son geste suicidaire. Ce deuil était de trop pour lui.

En conséquence, Philippe s’était soigneusement préparé. Il avait attendu un déplacement de son sympathique voisin, seul contact restant qui venait régulièrement le voir chez lui. Cet homme méticuleux avait accumulé trois mois de traitement pour le cœur et la dépression. Philippe avait même prévu qu’il y aurait de grandes chances pour qu’il vomisse avec ce cocktail là. Alors il avait demandé à la pharmacie un traitement contre les vomissements. Sans ordonnance, et devant les questions du pharmacien, il avait bredouillé un oui mal assuré lorsque celui-ci lui avait parlé des vomissements du mal de transports. Philippe s’est retrouvé avec de la Cocculine pour lutter contre les vomissements liés à une ingestion massive de médicaments.

Motivé par la délivrance de cette existence qui n’avait plus de sel pour lui, Philippe avait méthodiquement absorbé plus d’une centaine de comprimés. Il aurait dû mourir. Mais c’était sans compter sur trois paramètres, qui réunis, lui occasionnèrent la vie sauve. D’abord, son voisin eut une annulation de son vol et rentra donc plus tôt que prévu. Suffisamment pour le retrouver allongé dans son vomi et les blisters des comprimés qu’il avait consommés. L’inefficacité de la Cocculine était ce deuxième paramètre nécessaire, une partie des médicaments étant ressortis. Le troisième paramètre était l’efficacité des secours et la vitesse de son transfert en réanimation. Qui le garda quinze jours entre la vie et la mort, avant de nous le transférer pour prise en charge de sa dépression sévère, issue de ce deuil pathologique.

Philippe vouait une haine sans équivoque à Voldemort et l’équipe de réanimation qui l’avaient sauvé, en permettant une élimination plus rapide des médicaments qu’il avait ingurgités et en soignant la pneumonie d’inhalation due à la fausse route du vomi dans ses poumons. Il développait une énergie psychique massive dans cette émotion, tandis que nous nous employions à le mobiliser autrement. Pendant que le traitement antidépresseur faisait son job, nous avons contacté les différents membres de son entourage, familial et amical. Son ex femme avait gardé une certaine tendresse pour lui et ils avaient gardé contact. Elle ne lui avait finalement pas gardé tant rigueur d’avoir éclaté la cellule familiale et avait beaucoup œuvré pour mobiliser leurs enfants à une reprise de contact. Ainsi, Philippe put avoir la surprise de revoir sa fille venue directement de New York et son fils, à son chevet. Devant la mort ratée de leur père, ils avaient réalisé la vanité de sa mise au ban depuis toutes ces années.

Les émotions déclenchées par ce réajustement relationnel ne laissèrent pas indifférent Philippe. Avec l’aide de la chimie, peu à peu, la tonalité de son discours put changer. Sans oublier son Maxime pour autant, il comprenait que la perte de cet être cher n’avait pas vidé complètement son existence.

En définitive, cette histoire avait permis à Philippe de reprendre contact avec ses enfants qui ne l’avaient pas vu depuis des années et l’avaient quasiment renié. Lui qui pensait que la vie n’avait plus rien à lui offrir a pu voir que les choses ne sont pas figées, écrites dans le marbre.

Finalement, peut-être que ce réanimateur Voldemort n’était pas tellement un salaud…

Pour lire d’autres articles en lien avec le suicide voir:

https://lafolieordinaire.fr/index.php/2016/08/11/tentative-de-suicide-dun-infirmier-de-lhopital/

https://lafolieordinaire.fr/index.php/2016/08/07/le-psychiatre-et-la-mort/

https://lafolieordinaire.fr/index.php/2017/01/14/hara-kiri-2/

https://lafolieordinaire.fr/index.php/2017/09/28/depression-severe-pendaison-service/

Weronika ou la haine comme unique objectif de vie

Haine

 

Weronika faisait partie des patient·e·s de consultation dont j’avais hérité à ma prise de fonction dans le service de psychiatrie de cet hôpital général. La cinquantaine, plutôt belle femme, d’origine russe, elle se tenait toujours très droite, le visage sévère. Weronika était relativement bien habillée, portait des bijoux qui n’avaient pas l’air en toc et dégageait une certaine prestance.

Lorsqu’elle parlait, se mêlaient un accent anglophone car elle avait vécu vingt ans aux Etats-Unis, ainsi qu’une persistance de sa langue maternelle. Weronika peinait par moments à trouver ses mots en français et nous étions parfois obligées de passer par l’anglais pour certaines expressions quand la fluidité ne venait pas.  Avec les (grandes) limites de ma propre maîtrise de cette langue.

Ce qui me fait penser que nous sommes toujours aussi en retard en France pour l’apprentissage des langues. Que si l’effort ne vient pas des personnes concernées, ce n’est pas notre système scolaire qui permettra de corriger le tir. Durant toutes mes études de médecine, l’anglais représentait à tout casser deux heures par semaine pendant un an. Léger…

Weronika avait eu pas mal de soucis de santé qui avaient fait qu’elle avait dû recourir à une chirurgie de l’estomac. Un cancer de celui-ci avait été diagnostiqué et les chirurgiens avaient amputé une grosse partie de cet organe relativement utile au quotidien. Elle souffrait donc des conséquences de ce manque, avec ce qu’on l’on appelle le Dumping Syndrome.

Douleurs abdominales, crampes, diarrhées, nausées, vomissements, sueurs peuvent arriver au moment des repas: c’est le Dumping précoce. Faiblesse, étourdissement, fatigue, peuvent arriver une à trois heures après les repas du fait d’une hypoglycémie: c’est le Dumping tardif. Avec le temps et l’apprentissage des stratégies pour améliorer cela, Weronika était parvenue à ne plus ressentir les effets du Dumping précoce. Mais pour le Dumping tardif, rien n’y faisait. Cela la gênait et avait entraîné des préoccupations qui s’étaient intensifiées et participaient à dégrader son humeur.

C’était loin d’être la seule raison à cela…

L’autre grand problème dans la vie de Weronika était son ex-mari. Il faisait converger  quasiment toute son énergie psychique. Elle lui avait tout consacré pendant plus de deux décennies. Son temps, son amour et de nombreux sacrifices qu’elle regrettait amèrement. Weronika avait émigré aux USA avec ce chef d’entreprise pour vivre avec lui ce fameux rêve américain. En effet, elle avait  été l’indéfectible soutien dont il avait eu besoin jusqu’à un certain moment. Cette femme aimante qui faisait passer les autres avant elle même lui avait fait deux beaux enfants qu’elle avait éduqués seule. Il n’avait jamais levé le petit doigt pour eux. Trop pressé. Pas assez de temps disponible. C’est lui qui ramenait l’argent à la maison, tout de même…

Elle était donc restée au domicile conjugal pour s’occuper de sa marmaille. Weronika a laissé ses aspirations de côté pour que monsieur puisse se réaliser. Universitaire brillante dans son pays, cette femme s’était assise sur sa carrière et avait tout arrêté. Elle lui servait de potiche dans les dîner mondains où cela se faisait de ramener sa compagne.  Ses enfants ont ensuite grandi et sont devenus autonomes. Trop vite à son  goût. Et lorsque monsieur eût considéré que Weronika commençait à ne plus être de la première fraîcheur et qu’une potiche plus jeune ferait meilleur effet à son bras lors des dîners mondains, cela lui fit mal. Très mal. Tout ce temps sacrifié à l’autel de cet égoïste sans la moindre reconnaissance. Ses projets de carrière qu’elle avait abandonnés pour lui, pour ses enfants. Et maintenant elle se retrouvait seule.

Weronika décida alors de rentrer en Europe. Elle choisit la France pour les quelques attaches amicales qu’elle y avait développées avant de partir aux USA, et parce que sa fille avait choisi d’y faire ses études, moins coûteuses qu’au pays des burgers. Sa meilleure amie d’enfance vivait ici et elle lui fut d’un grand secours pour éviter de trop sombrer au départ de cette nouvelle vie. Weronika avait des biens, même si ce qui lui fut octroyé lui semblait dérisoire en relation à son investissement dans le couple.  Elle pouvait vivre correctement sur le plan financier sans se soucier de travailler jusqu’à la fin de sa vie. Cela ne lui permettait pas pour autant de s’accomplir et être heureuse.

Weronika était convaincue d’avoir gâché sa vie et ruminait à longueur de journée la haine qu’elle éprouvait désormais pour cet homme responsable de cette tournure désagréable que sa vie avait prise. Le foyer de ce sentiment profond était continuellement alimenté par les bûches des souvenirs des frustrations, des attentes et des espoirs jamais concrétisés qu’elle avait pu avoir sur le déroulement de son existence. Weronika ne vivait pas. Elle était suspendue dans le passé qui tournait dans son esprit comme si le temps était suspendu. Cette femme d’une grande intelligence ne pouvait s’en détacher. Weronika était envahie et n’avait pas de contrôle sur ce fantôme qui venait la hanter nuit et jour. Elle se consumait d’une colère et d’une tristesse sourdes, permanentes, chaque pensée soufflant sur la braise de la douleur.

Devenue une handicapée sociale, Weronika ne pouvait apprécier le partage convivial d’un repas sans se plaindre de son ex-mari. Seuls les plus résistants et fidèles pouvaient donc rester à ses côtés. Et pas trop souvent, pour se préserver. Elle était donc dans une solitude que les divers rendez-vous médicaux permettaient de rompre en partie.

Un jour, sa meilleure amie décida de la ramener au pays pour des vacances. Elle qui n’y avait pas mis les pieds depuis des années. Déracinée, elle avait la sensation de ne plus appartenir à ce pays, d’autant  qu’elle avait goûté un peu longtemps à la culture américaine.  Weronika en parlait comme d’une épreuve, ayant accepté à reculons cette expérience qui lui avait d’abord semblé incongrue. Après deux mois sur place, à fouler le sol de ses ancêtre, revenir à des souvenirs antérieurs à son malheur, à restaurer l’image de cette petite fille qui avait pu être heureuse, Weronika revint transformée.

Sa terre natale l’avait ramenée à la vie. Elle n’était plus bloquée dans le temps et pouvait à nouveau imaginer un avenir différent.

Suzanne ou quitter la Tunisie pour la France

tunisie

 

Suzanne fait partie de ces être déracinés. A soixante-treize ans, elle a vécu une fraction de sa vie restreinte sur le territoire français. Cette mère de trois enfants a quitté il y a deux ans le soleil de Tunisie où elle avait vu le jour pour venir s’occuper de Saïd, son plus jeune fils installé ici. Saïd,  qui a des soucis de santé mentale.

Les deux aînés, dont l’un était en Tunisie et l’autre au Canada, je n’en ai jamais entendu parler. Pas plus que du père de ses enfants, décédé il y a plus de vingt ans d’un accident cardiaque. Mais Saïd, le petit dernier, elle n’avait que son nom à la bouche tout du long de chacune des consultations où j’ai pu la recevoir.

Il était déjà un peu suivi par un psychiatre en Tunisie et avait reçu des médicaments mais elle ne se souvenait plus trop quoi ni pourquoi. A contrecoeur, mais ne sachant comment faire autrement pour sauver sa fève, son loukoum, elle a fait place nette en lâchant son bel appartement qu’elle louait là-bas, pliant bagages avec le strict minimum pour venir s’installer dans le deux pièces de son fils dont elle payait déjà le loyer depuis des années. Ses amis et le reste de la famille lui manqueront peut-être, mais sa place est ici, auprès de la prunelle de ses yeux.

Cependant la prunelle est véreuse. Saïd, trente-deux ans, passe le plus clair de son temps rond comme une queue de pelle. Il avait réussi tant bien que mal avec l’aide de maman (influente à distance) à trouver une situation il y a cinq ans quand il avait décidé de partir de Tunisie. L’eldorado français l’avait attiré. Le champ des possibles lui avait semblé infini. Au départ, Saïd avait réussi à être à la hauteur des attentes des personnes auprès de qui sa mère l’avaient recommandé. Mais cela ne dura pas bien longtemps et Suzanne eut la chance d’avoir déjà la chevelure intégralement de sel. Pas de besoin de se faire de cheveux blancs supplémentaires…

Les soucis débutèrent rapidement par de mauvaises fréquentations pour son petit, qui l’incitèrent à consommer de l’alcool. Du moins c’est comme cela que Suzanne présentait les choses.

  • Vous savez, il est teeeellement influençable le pauvre. Pas la moindre volonté. Je sais que ce n’est pas de sa faute. Il faut que je sois derrière lui tout le temps.
  • Il a bien réussi à gérer pendant trois ans tout seul si vous étiez en Tunisie et lui en France, suggérais-je pour tenter de donner un minimum de responsabilisation à son fils.
  • Vous croyez peut-être qu’il est capable de gérer son argent? J’ai fait sa banquière pendant toute cette période. Et encore aujourd’hui. Il est capable d’aller faire la manche pour pouvoir boire quand il ne lui reste plus rien sur le compte en banque!

Difficile d’appréhender la psychopathologie de quelqu’un qu’on ne voit jamais mais dont on entend parler régulièrement en creux de la relation que la personne qui vient nous consulter a avec. Heureusement que Saïd est suivi déjà par le secteur où il est bien connu et pris en charge.

  • Ils me disent au CMP  (voir ici le fonctionnement de la psychiatrie en France pour comprendre) qu’il faudrait que je lui lâche la grappe, mais je suis sa mère. Je le connais depuis suffisamment longtemps pour savoir ce qui est bon pour lui. Vous imaginez, ils veulent que je l’abandonne!
  • Ils ne vous demandent pas de l’abandonner mais probablement de l’aider à prendre son indépendance j’imagine.

J’avais voulu un moment joindre les collègue mais vu le flou des informations que Suzanne m’avait donné, et le temps que j’avais de disponible à l’époque, je n’avais pas réussi à  retrouver qui s’occupait de Saïd.

  • Je suis inquiète docteure, je pense qu’ils ne mesurent pas l’ampleur de ses difficultés. Il ne prend pas ses médicaments tous les jours, passe souvent la journée entière au lit dans le noir.
  • Et si vous lui proposez votre aide pour la prise des traitements?
  • Des années durant c’est moi qui l’ai fait, évidemment. Mais maintenant, il s’énerve, me rejette. J’ai l’impression qu’il commence à croire ce qu’ils essaient de lui mettre dans la tête.

Dans cette prise en charge, je ne savais pas trop où aller. Elle n’avait pas de pathologie psychiatrique à proprement parler. Ses craintes avaient l’air justifiées. Elle défendait un peu son beefsteak, logiquement. Elle n’avait plus de logement en Tunisie, vivait une colocation complexe avec son fils probablement psychotique et alcoolique qui n’avait pas l’air toujours tendre avec elle et elle sentait qu’il finirait par la mettre à la rue, alors même que c’est elle qui payait le loyer et qu’elle n’avait plus de quoi se payer autre chose.

  • Je ne suis pas chez moi ici. Je suis une étrangère, je me sens comme la mauvaise herbe sur un beau gazon anglais.
  • Et si vous lanciez des dossiers pour avoir un logement social? Ou que vous aidiez votre fils à bénéficier d’aides qui permettront de réduire la part de ce que vous lui donnez pour avoir pour vous?
  • J’ai déjà commencé beaucoup de démarches. C’est long l’administration. Et il manque toujours quelque chose.
  • Oui, mais ça vaut le coup d’insister. Vous pourrez plus facilement souffler et vous faire moins de soucis.
  • Peut-être. Je vais voir…

C’était la dernière fois que je voyais Suzanne au moment de cet échange. Avant de partir, je l’ai adressée à la collègue qui m’a succédée. Encore une fois, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Mais je préfère m’imaginer qu’elle a pu trouver un logement décent en dehors de celui de son fils. Et que Saïd a pu arrêter de taquiner la bouteille…

Bipolaire: Colas, ses hauts et ses bas

Bipolaire

En psychiatrie comme dans les autres disciplines médicales, j’ai été amenée en tant que médecin à devoir faire le diagnostic de maladies chroniques. Une maladie chronique n’est jamais drôle, quelle qu’elle soit. Mais en psychiatrie, cela va souvent au delà. Un certain nombre de questionnements existentiels apparaissent généralement.

Cela faisait déjà quelques mois que je suivais Colas dans un contexte anxieux. Il avait déjà fait des dépressions au cours de sa vie et s’était présenté dans un moment où cela allait mieux. Il voulait cependant travailler sur lui et comprendre ses difficultés d’autant qu’il avait une famille un peu compliquée.

Nicolas faisait partie de ces personnes que l’on pouvait trouver assez agaçantes à l’école. Toujours le premier, et en même tant toujours catastrophé par sa scolarité, la pression des devoirs, des examens et des craintes itératives sur son avenir. Il souffrait déjà précocement de ce que l’on appelle l’anxiété de performance. Doutant toujours de lui, Colas était toujours convaincu que ce qu’il faisait ne suffisait pas, qu’il courait droit à l’échec. Du coup lorsque ses petits camarades lui demandaient ce qu’il pensait des examens qu’il passait, il avait toujours de la peine à s’évaluer et croyait sincèrement avoir raté. Mais il finissait souvent par avoir les meilleurs résultats. Perfectionniste à souhait, il ne pouvait se contenter de résultats moyens. Il a donc fini par majorer son école d’infirmier.

Quand Colas est venu me voir, nous avons donc commencé par travailler sur ce sujet. Apprendre à rater, faire moins bien, se satisfaire du nécessaire comme le dit si bien mon ami Baloo quand il veut nous apprendre à être heureux. Colas s’est assoupli. Il a pu petit à petit être moins exigeant avec lui-même. S’accorder des petits plaisirs, puis des plus gros. Au travail, il a pu se détendre, commencer par rigoler un peu avec ses collègues, ne plus se flageller à la moindre mini erreur, même sans conséquence.

Comme cela allait mieux, progressivement, nous avons pu diminuer les antidépresseurs.

Parallèlement à cela, Colas me confiait ses histoires de famille. La maladie de sa mère dont sa soeur avait aussi hérité. Et sa satisfaction d’être passé à travers les mailles du filet. Sa mère est bipolaire, maladie aussi nommée psychose maniaco-dépressive ou maladie maniaco-dépressive à une époque que les jeunes psychiatres ne peuvent pas connaître.

Cette fameuse maladie qui peut donner des périodes d’humeur élevée appelées manies ou hypomanies en fonction de l’intensité, alternant avec des périodes de dépression, et des périodes où tout va bien, quand même.

Sa mère avait déjà été hospitalisée à de nombreuses reprises et avait un diagnostic de bipolarité de type 1, ce qui correspond à l’option avec phases maniaques.

  • “Elle est bien cognée”,  comme il avait l’habitude de dire. “Avec le délire et tout ce qui va avec”.

De fait, il avait dû gérer sa mère à de nombreuses reprises. De part son métier, il était l’interlocuteur de choix pour tous les soucis médicaux de la famille. Et toutes les semaines, il y avait du nouveau. La hotline Colas fonctionnait à plein régime sur les périodes où il ne travaillait pas. Car partir de la ville de ses parents n’avait pas suffi à ce qu’on ne lui délègue plus tout ce qui avait trait de près ou de loin à ce qui se rapporte à la santé. Physique comme mentale. Il aidait sa famille comme il aidait ses malades. Dévoué, corvéable à merci, sans fixer de  limites.

Là aussi nous avons essayé de travailler sur l’aptitude à se protéger, savoir dire non et ne pas se laisser envahir pour garder la tête hors de l’eau et éviter une éventuelle rechute de dépression.

Et puis peu à peu j’ai vu Colas s’animer plus, faire de nombreux projets, de loisirs, de voyages, de formations supplémentaires. Il me confiait dormir moins, se sentir irritable, moins se concentrer au travail, faire des blagues un peu plus de que de coutume, être de plus en plus speed jusqu’à ce que sa copine ne le lui signale de même que ses collègues.

Je n’avais probablement pas voulu le voir, mais en reprenant ses antécédents, cela lui était déjà arrivé. Colas connaissait bien la maladie de sa mère et avait perçu que certains éléments ressemblaient. Même s’il se défendait de lui ressembler, comme il ne ressemblait pas non plus à sa soeur.

  • “Je n’ai jamais été hospitalisé. Cela n’a rien à voir”, tentait-il de se convaincre.

Nous avons évalué l’index de bipolarité. La barre était franchie.

Nous avons conclu qu’il avait ce diagnostic et qu’il faudrait probablement et assez rapidement introduire un traitement régulateur de l’humeur. Je lui ai dit que nous y réfléchirions d’ici à la prochaine séance.

Je l’ai revu et nous avons longuement discuté. Du diagnostic de bipolarité de type deux que l’on pouvait évoquer, car les symptômes étaient d’allure maniaque mais de faible intensité, mêlés à des symptômes dépressifs, d’où le diagnostic précis d’épisode hypomane avec caractéristiques mixtes. Des traitements possibles, de leurs effets indésirables, des délais d’efficacité, de l’évolution de la maladie et de la durée de la prise de traitement…

Et puis de l’acceptation.

Alors j’ai vu les yeux de Colas s’embuer.

Comment accepter un tel couperet. Malade psychique. Pire que les maladies vénériennes. Honteuses. A cacher. Comment accepter ce qu’on ne peut partager, que l’on doit garder secret. Comment savoir qui l’on est, comment faire confiance à ses pensées, ses émotions, quand on sait qu’elles sont faillibles et qu’elles peuvent vous trahir.

Tels étaient les questionnement de Colas. Qui s’enchaînaient avec une célérité à la hauteur de celle du cow-boy solitaire tirant plus vite que son ombre.

Nous avons choisi un traitement ensemble en fonction du profil d’efficacité et d’effets indésirables tolérables.

J’ai fait l’ordonnance.

Et nous avons pris rendez-vous rapidement pour en rediscuter et mettre en place un processus d’Education Thérapeutique

Ça se passe comme ça, dans mon EHPAD

ehpad

 

Antoine a toujours eu le sentiment d’avoir été un peu rejeté par ses parents. Sa mère, elle avait la sensation qu’elle avait toujours été dans le jardin, jamais dans la maison. Comme si elle fuyait ses responsabilités. Elle ne lui parlait pas, ne le considérait pas. Antoine était convaincu qu’elle n’acceptait pas ce qu’il était. Physiquement et psychologiquement. Maigrichon qu’il était, il ne collait pas avec le schéma familial charpenté. Comment ce rejeton avait-il pu sortir de son ventre ?

Son père qui travaillait à l’extérieur de la ville, était très peu présent. Sévère, il le comparait à son frère sans relâche. Antoine avait eu le malheur de naître sans anomalie alors que son frère était sourd et avait eu une enfance faite d’aller-retours à l’hôpital, de soutien scolaire spécialisé. Bref, ses parents s’en étaient occupés. Antoine, quant à lui, s’était senti exclu de sa famille toute sa vie.

S’il était venu consulter, c’est qu’il avait l’impression que ce rejet se manifestait à nouveau dans un autre contexte. Agent polyvalent d’une maison de retraite ou Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD), Antoine commençait à être en difficulté dans son travail. Et pourtant, il avait toujours suivi les règles. Scrupuleusement. Une de de ses collègues qu’il qualifiait de manipulatrice avait tenté de liguer tous ses autres collègues contre lui.

Bien entendu, Antoine avait été voir la médecine du travail et expliqué de quoi il en retournait. Émotionnellement à fleur de peau, il ne comprenait pas comment les gens ne peuvent pas être réglo et ne pas faire leur travail correctement.

Alors oui, Antoine veut que les choses marchent, que la maison de retraite fonctionne, que les résidents soient choyés. Et cela lui semble impossible d’imaginer que l’on puisse penser différemment. Il signale donc tous les dysfonctionnements qu’il peut constater. A sa petite échelle, Antoine se dit que cela pourra améliorer la prise en charge de ces êtres humains sur le seuil de leur vie. Ils le méritent. Cet homme droit enrichit le registre des événements indésirables avec soins. Méthodiquement. Mais cela ne plaît pas à tout le monde.

Quand le cuisinier voit qu’il réfère que les desserts sont par moments donnés sans être décongelés, que les plats sont tellement salés qu’ils doivent déclencher des poussées d’hypertension, que le menu n’est pas respecté malgré la présence des produits, Antoine s’en prend plein la figure. Et se voit traité de collabo. Comme il se sent dans l’obligation de devoir protéger ses arrières, il note tout.

Il a noté que les fumeurs travaillaient moins que les autres agents, faisant parfois quatre pauses clopes par heure. Comment pourraient-ils être rentables et faire le travail dont les résidents avaient besoin ? Antoine a aussi vu que le nouveau directeur a enlevé un agent pour remplacer l’animatrice dans certaines de ses missions et la faire participer à d’autres qui ne lui semblaient pas utiles. Elle doit « aller en réunion » dans le bureau du directeur plutôt que d’animer des activités avec les résidents.

Il note. Parce que c’est juste pour eux. Parce que c’est son travail. Parce que les autres devraient le faire aussi bien que lui.

Tout ce qui se passe à la maison de retraite est consigné dans son carnet. Pour se défendre. Au cas où. Car Antoine a conscience que les autres le rejettent. Comme ses parents le faisaient quand il était gamin. Et ça, cela lui fait toujours aussi mal. Même si la cause qu’il défend, il en est certain, vaudra toujours le coup.

Car s’il ne prend pas soin et ne veille pas sur ses aînés, qui le fera ?

%d blogueurs aiment cette page :